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Une tentative de bilan aux approches de la cinquantaine… Votre aide est souhaitée! Allez-y franco, je suis – ou me crois – invexable.

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Nadège

Mercredi 19 juillet 2006
Quinze ans déjà… Une 1ère S pas trop chargée, intelligente, sympa; l'épreuve anticipée de français ne les empêchait pas de dormir, et la matière, sans poids sur l'orientation, était prise à la légère, mais comme je la décrie moi-même, il n'y avait pas de quoi nous brouiller, et au moins avais-je le plaisir de voir des élèves peu "utilitaires" bouder les champs lexicaux et s'enflammer pour des débats d'idées, des digressions sur l'amour et la mort : c'était leur problème, et pas un thème scolaire. J'en ai peu vu d'aussi stimulants.
Au dernier rang, une petite nouvelle, qui nous descendait de Paris. Le coup de foudre de la rentrée? Pas du tout. J'y suis pourtant sujet, et pour tout avouer, quand j'ai la pêche en cours, c'est ordinairement pour tel joli minois qui ne se doutera jamais de l'intérêt passionné dont il était l'objet, ou seulement des années plus tard, s'il reprend contact. Tous les garçons additionnés sont pour moi comme zéro au bout d'un chiffre : je ne parle que pour les filles, n'y en eût-il qu'une ou deux dans la classe; si elles sont absentes, ou moches, mon boulot tourne à la grisaille. Et presque tous les ans, j'ai une élue secrète, ordinairement repérée le premier jour, pour les qualités de cœur et de cervelle fantasmatiques que prétend révéler son visage, et qu'en fait je projette sur lui, en pleine conscience. Cet "amour" su toc met un trimestre ou deux à dépérir, selon la virtuosité de la belle à ternir sa propre image.
Rien de tel avec Nadège. Je ne l'avais même pas remarquée. Qu'elle fût belle, voire "la plus belle du bahut", il fallut que ses condisciples me le signalassent d'abord, et j'ai toujours soutenu qu'il y avait mieux. Qu'on me comprenne! Je ne me serais jamais épris d'un cageot, et les cageots ont beau hurler à l'injustice, c'est comme ça pour tous les hommes, je ne connais aucune exception. Il y a des femmes dont tous s'amourachent, et d'autres que personne n'aimera jamais, hormis leurs enfants : c'est la vie, c'est Dieu, qui est injuste. Que la beauté suffise, c'est une tout autre question; mais elle est la porte d'entrée : sans elle, l'amitié est possible, la complicité, le compagnonnage, ou toutes les variantes de la pitié. L'amour, non. Du moins ce que je nomme et ressens ainsi.
Elle avait seize ans… et moi, ouf! pas le double! 31 seulement. N'empêche qu'elle "faisait jeune", plus encore que son âge, et que lorsqu'un je-ne-sais-quoi (unilatéral) se fit jour, il s'accompagna pour moi de platonisme obligatoire : jamais je n'aurais songé à des relations charnelles, j'aurais eu l'impression de la souiller. Je suis souvent fou de fillettes de douze ans, voire moins, et ne fais guère, au fond, de différence entre la jeunesse et la beauté; mais le risque de pédophilie est exactement nul : je me fous de la loi; mais ça me dégoûterait de prendre un plaisir qui ne soit pas partagé, ou d'imaginer le dégoût qu'en éprouverait la petite rétrospectivement; d'ailleurs, elle ne m'excite même pas : l'érection et l'amour peuvent aller l'amble, mais naissent dissociés – peut-être parce que ma vie a commencé par une immense plage de rêverie rose et bleue, et que mes sentiments ont pris là une forme définitive?
Peu importe, puisque ce sentiment-là, exceptionnellement, est né non d'une attirance esthétique, mais d'une apparente communion d'âmes. Nadège comprenait TOUT, et je vous assure que ce n'est pas de la tarte, car non seulement je m'opiniâtre, en dépit du caca qui nous submerge, à mettre la barre assez haut, mais je ne pompe pas mes cours à droite et à gauche : tout est de mon cru, et tout se tient. D'autant plus à cette époque bénie où l'on pouvait encore composer son programme. Défaut sans doute, car c'est plus un cours de mézig qu'un cours de français; mais je ne saurais faire autrement sans crever d'ennui, et ça présente au moins l'avantage qu'y croyant je le communique mieux : les tirades de perroquet ne font qu'effleurer la surface.
Cette année-là, nous commençâmes par "qu'est-ce que l'amour?" question d'autant plus difficile qu'elle paraît relever de la compétence de tous, et s'en prend à du vital qu'on n'aime pas trop voir chamboulé. Nadège était une grande amoureuse, je l'ignorais, mais c'était la fable de la classe : elle était séparée de son mec, un Parisien, mais en ce temps-là lui restait fidèle… Est-ce la première? la seconde semaine? qu'au cours d'une explication du passage de "Madame Bovary", "Après la baisade", où Emma se regarde dans la glace en répétant : "J'ai un amant! Un amant!" et dont je tirais prétexte pour dénoncer l'universel "narcissisme réverbéré", à vrai-dire dans l'indifférence générale, cette gamine m'apostropha soudain : "Vous avez fini de nous enlever toutes nos illusions?" J'eus beau jeu de répondre que ce qu'on appelait soi-même "illusions", on en était déjà débarrassé… Mais sans rien perdre de ce primesaut, elle ne tarda pas à affûter ses objections, ni moi à m'aviser qu'elles étaient presque toujours pertinentes, et qu'une fois sur deux au moins le cours n'en ressortait pas inchangé. À la récré, j'agrafais un collègue : "Tu te rends compte! Il y a une petite, en 1ère S, elle COMPREND ce que je raconte!" Et tous de s'extasier ironiquement d'un pareil prodige; mais moi j'étais vraiment épaté. Évidemment, il y avait beaucoup de fausses notes, mais déjà, d'elle ou de moi, je ne savais plus trop lequel suivait la partition. Elle verbalisait assez mal, écrivait flou et négligé, ses devoirs ne méritaient pas les honneurs du podium, mais elle pensait par elle-même et pour elle-même, elle méprisait le baratin pour aller à l'essentiel, et, bien que je ne leur donnasse pas de notes mirobolantes, je préférais ses vagissements informes où scintillaient deux idées nouvelles au bon petit produit fini, patchwork fadasse et bien léché de pensées d'autrui, qui atteint sans effort la perfection dans l'insipide, vaudra à son auteur 18 au Bac, et en voilà pour la vie…
Difficile de donner des exemples, surtout à présent que je suis enclin à leur refuser tout sens. Un seul : elle nous régala en janvier d'une explication de "Réversibilité" de Baudelaire. et je me souviens encore de ma stupéfaction, quand j'entendis que pour illustrer "les poings crispés dans l'ombre et les larmes de fiel", et la spécificité de cette haine inhibée, elle était allée chercher, comme je l'eusse fait moi-même (mais certes pas à 16 ans!), dans le "Baudelaire" de Sartre, une série de lettres écumantes ("Je vais souffleter Ancelle! Je vais le SOUFFLETER devant sa famille"…) tôt suivies de la plus complète inaction. Je n'en revenais pas, de voir créatrice une jumelle de ma Weltanschauung. Et ce coup-là, elle me l'a fait dix fois : a peu que je ne la soupçonnasse de s'être introduite chez moi pour fouiller dans mes preps!
À suivre…
Par Alain
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Jeudi 20 juillet 2006
L'idylle à l'école? Nullement. C'est la mère qui me glissa, lors de la seconde rencontre parents-profs : "Ma fille est amoureuse de vous", pour me sonder sans doute, et puis ces prétendues amours constituent pour les parents une échappatoire commode : leur gosse les prend pour des cons, et cite un enseignant à tous les repas? Ils préfèrent invoquer un sentiment irraisonné à s'interroger sur leurs éventuelles insuffisances. Nadège n'était pas amoureuse de moi, ou en tout cas ne m'avait jamais envisagé comme un partenaire possible. Quand son Parisien l'avait plaquée, elle s'était mise à papillonner tranquillement, et du reste n'avait pas attendu cette rupture pour faire quelques accrocs dans le contrat. Peut-être avais-je fourni un peu d'arsenal théorique, mais c'est l'âge où nombre de filles, écœurées par les limites de leurs mecs, leur bêtise, leur égoïsme, leur narcissisme, leur obsession charnelle, cessent de "croire à l'amour", ou du moins aux salades sur le Prince Charmant, la prédestination et les flèches de Cucul-pidon qui se logeraient dans votre viande à votre insu : elles jettent le bébé avec l'eau du bain, et certaines ne parviendront jamais à le ranimer. Mais la plupart sauront baisser leurs exigences, et trouver de l'âme-sœur en soldes. Nadège allait de l'un à l'autre, comme à peu près toutes celles qui peuvent se le permettre, et découvrait les joies de la baise sans que son cœur mît grand'chose à la partie, mais elle choisissait dans sa classe d'âge, et n'aurait pas songé à un quasi-vieillard.
J'étais son maître-à-penser, et bien le dernier à m'en rendre compte, car elle ne me manifestait son allégeance que par des oppositions, voire des trahisons : je donne plus de devoirs que quiconque, et c'est bien la seule de ma carrière à être allée en faire un avec une collègue-ennemie, pour "vérifier" la validité de mes notes! Dire la rage qui m'étreignit ce jour-là! Je l'aurais moulue… Et puis elle revenait en quête d'un tuyau, qu'elle me demandait sans grâce, comme un dû, ou l'éclair d'un sourire attestait qu'elle avait compris seule une vanne ardue, et je fondais… Je ne comprendrais que plus tard à quel point elle était virtuose de la douche écossaise, et je vous prie de croire qu'avec mézig il y faut du doigté, car même au bord du suicide, je ne me laisse pas piétiner les cors. Mais je ne crois pas que son attitude fût délibérée alors : elle se débattait contre une emprise.
Il m'était difficile de le comprendre, d'abord parce que, voir plus haut, cette admiration pour mon "génie" dont elle brisait les tympans du tiers et du quart, elle ne m'en informait jamais moi-même; ensuite parce que ma pensée m'apparaissait tout simplement comme "le vrai", un vrai non pas définitif, mais "in progress", et que j'avais l'impression non pas d'asservir, mais de libérer mes ouailles des conneries inculquées par la famille, l'école, la société. Je haussais les épaules quand on vitupérait mon "influence", parce qu'il me semblait être ouvert moi-même à toutes les influences, et n'avoir d'autre objectif que de poser les fondements d'une réception critique, et d'êtres "en devenir", prêts à intégrer et à examiner tout apport nouveau : ce qui ne pouvait que déplaire aux tenants de l'autorité et de son argument, aux "Ta gueule! Je suis le prof (ou le père, ou le chef, ou le vieux)"… donc j'ai raison par définition. À présent que je vois la plupart des ados, ignares et obtus, tout contester sauf eux-mêmes, exiger le Rrrrespect de leurs erreurs et de leur sottise, s'estimer outragés quand on leur signale une faute d'orthographe, j'ai le sentiment d'avoir participé à un beau gâchis.
Surtout, j'omettais les gratifications narcissiques que je tirais de ma position d'anar-éveilleur-iconoclaste, et, il faut bien l'ajouter, de ma faconde : car j'avais à peu près réponse à tout, et le pouvoir de droit que je refusais m'était rendu en fait au décuple sur les âmes… certes pas toutes, loin de là, disons une pincée d'âmes ouvertes, les seules qui m'intéressassent. Bref, quand j'incitais Nadège à s'émanciper de ses parents, de ses profs et de sa caste, je ne me voyais pas du tout en gourou, mais en complice, juste un peu plus avancé du fait de l'âge, mais elle me rattrapait avec des bottes de sept lieues, et je ne souhaitais rien d'autre qu'enfin une interlocutrice à part entière. Qu'elle me dépassât, non, tout de même pas, il faudrait être un saint.
Un clone, un reflet, ne m'eussent pas convenu : ils m'auraient renvoyé à ma solitude. Il fallait qu'elle fût autre, pour que l'échange eût un sens, et parce que moi, je l'aimais. L'amour cherche à réduire l'autre à soi, et meurt dès qu'il y est parvenu, ou se l'imagine. Qu'est-ce que l'amour? J'ai beau le mettre au programme, je n'ai toujours pas de réponse. Globale. Mais il est certain que pour des tordus dans mon genre, il est recherche d'un JUGE par lequel s'aimer soi-même. Et je croyais l'avoir trouvé, en cette super-mignonne (donc cotée en bourse, dotée d'une valeur qu'elle pouvait me transférer) qui comprenait, ou comprendrait, tout. Je lui donnais mes livres, et jamais personne ne m'en a mieux parlé (il est vrai que la concurrence n'est pas fort rude). Sur trois pages de poèmes, elle pointait, avec une sûreté épastrouillante, le seul qui vînt des tripes, les autres faisant nombre. Mais là je mélange les époques.
Elle obtint un misérable 13 à l'écrit de français, s'étant entêtée, en dépit de mes objurgations, à prendre la dissert, et un 19 à l'oral, parce que 20 est hors-us. Et elle passa en Terminale A1, persuadée que je lui avais donné un avant-goût de la philo, et qu'elle allait s'y éclater. Ça lui valut une mention TB (car elle était très moyenne en maths-physique) et une hypokhâgne correcte, mais un atroce désenchantement, étant tombée en philo sur un faquin doctrinaire et sur des condisciples bêlantes et bornées. Comme je ne l'avais plus en cours, c'est à domicile qu'elle prit l'habitude de me porter ses doléances, et avant même qu'il fût question de la première caresse entre nous, elle réussit à disloquer ma liaison du moment : "C'est-elle ou moi!" Signé Blandine, 27 berges… Pour une fois qu'une vieille s'intéressait à moi! Mais que voulez-vous répondre à ça, surtout quand vous êtes innocent comme le beaujolais nouveau-né?
À suivre…
Par Alain
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Vendredi 21 juillet 2006
Depuis que ce boulot m'a réconcilié avec la vie, ma porte est toujours restée ouverte pour mes élèves, les actuels et les anciens, et je n'ai renoncé aux teufs que depuis peu, vaincu par trop de casse, de vols, de fric et de temps perdus : les objets ont en soi peu d'importance, mais je n'aime pas qu'on me prenne pour une poire, et qu'on ne fasse pas la différence entre barboter chez un hôte et au supermarché. J'ai fini par en avoir ralb de voir débarquer toujours les mêmes bandes de paumés, à 80% masculines, avec lesquelles l'échange était à peu près nul, et qui ne se réfugiaient chez ouam que parce qu'ils n'avaient nul autre lieu où aller, qui fût préservé des lois, et où la mousse fût gratuite. La réflexion salutaire m'est venue un soir de juin 2002, devant les beaux gants jaunes que je m'étais tissés en les plongeant dans mon lavabo plein de diarrhée : jamais su le nom du saligaud qui n'avait pas eu la patience d'attendre que les chiottes se libérassent! Mais merci à lui : il m'a délivré, c'était la goutte : à présent je trie au judas, et n'y suis plus pour les emmerdeurs.
Aux temps anciens que j'évoque, en 92-93, j'étais encore éloigné de cette sagesse, alias résignation, et il me semble, est-ce ma lorgnette qui déforme? la foi en la transcendance qui a décliné? que les ados qui venaient me voir étaient plus intéressants, moins cyniquement exploiteurs, que nous avions quelque chose à nous dire, un enseignement mutuel à nous apporter. N'empêche que j'étais dépité de voir Nadège se pointer, d'ordinaire, avec un tas de types, sont de surcroît les deux tiers se l'étaient tapée. Nul n'est passé plus prestement d'une réputation de Sainte-Nitouche à une de "pute" – entendez "facile", car alors elle ne percevait pas (encore) d'émoluments. Elle arrivait parfois en sortant de boîte, vers 4 ou 5 heures du mat, avec quelques connards inconnus, racolés à la fermeture. Provoc? Possible. Mais on saisit que le "elle ou moi" de Blandine, quoiqu'il arguât de "Nadège" prononcés pendant mon sommeil, ne relevait pas uniquement de la jalousie.
Toute traînée qu'elle fût devenue, je ne l'en aimais pas moins, moi qui jusqu'alors ne m'étais épris que d'oies blanches, et, à la faveur du nombre, je sentais s'écailler le platonisme obligatoire : pourquoi pas moi, après tout, après tous? Mon statut certes était unique, mais je trouvais amer d'être "le seul avec qui l'on ne couche pas". Et pas de fausse modestie : je comptais bien la rendre fidèle. Mais encore eût-il fallu qu'elle envisageât ma candidature, et si elle m'en donnait parfois l'impression, le retour de bâton ne tardait pas. Je redoutais en me "déclarant" non seulement de perdre à ses yeux mon aura de père-missif, mais d'être la risée du bahut : exceptionnelle, soit; mais pas au point, à 17 ans, de garder pour elle un pareil scoop!
Je décidai donc, après mille hésitations, de frapper le seul "grand coup" qui fût à ma portée : la virer. "Galathea fugit ad salices"… Pas une tactique recommandée pour Galatheus! Mais pas le choix, et puis tout de même une certaine confiance : elle avait beaucoup de monde avec qui baiser, mais vraiment personne à qui parler d'égale à égal. Un beau jour de fin d'automne, donc, qu'elle m'abordait en cour de récré en vue de tuyaux pour une dissert de philo, fendue jusqu'aux oreilles d'un sourire commercial, je lui aboyai qu'elle me faisait chier, et de m'épargner ses visites à l'avenir. J'avoue que ça m'émoustille encore, de l'imaginer bouche bée devant le dos du Grand Dédaigneux qui s'éloigne… N'empêche que j'eus tout le temps de me voter mille coups de pied au cul pour avoir bouché ma seule source de bonheur : car de trois semaines elle ne me donna signe de vie, et je l'apercevais bien animée au passage, au sein de groupes rigolards. Notre brouille était passée dans l'opinion publique comme un fait devant lequel on s'incline sans l'expliquer : un fêtard toquait à ma porte : "Non, je rentre pas, y a Nadège"… Nadège qui pleurait dans la voiture, et tous sauf elle appelaient ça "amour", mais je l'ignorais, et lisais dans ses yeux, au passage, tout le mépris du monde : j'avais réussi à étrangler tout ce qui me tenait à cœur!
Et puis chut enfin, dans mon casier, entre les pages d'un Sartre qu'elle me restituait, la première lettre, celle que j'attendais, non pas elle exactement, mais tout de même l'expression de regrets, et une timide demande d'explications… "Tu me dois bien ça… Et puis non, je me rends compte que tu ne me dois rien." J'aurais dû la laisser mariner un peu, mais le moyen? Je me ruai sur l'écritoire, et m'y débondai… avec mesure. "Tu comptes trop pour moi, et trop inutilement, à cause de l'immense déséquilibre affectif […] Il n'y a que toi que j'aime voir, les autres m'emmerdent plus ou moins. […] Te fermer ma porte pendant que ça te cause encore un léger désagrément. […] Oui, c'est, en somme, une lettre d'amour. Mais prière de ne pas traduire par : "Il veut me sauter, voilà tout." Non seulement l'idée d'un échange d'affections de natures différentes me répugne, mais je ne suis même pas sûr de te désirer"… Ahem hem hem hem… J'en passe, et de plus mensongères encore. En gros, je maintenais ma position : la fuir, l'oublier, pour ne pas souffrir! Mais ça ne demandait pas une cervelle hors-pair de capter que je ne demandais qu'à la voir seule.
Et elle le comprit bien ainsi, sans mal; mais elle ne m'avait jamais vu sous cet angle, et il fallut un long échange épistolaire avant qu'elle ne se décidât à sauter le pas. Nous nous remettions nos lettres publiquement, sans un mot, nous croyant très malins, et les trompettes de la renommée nous avaient couchés dans le même lit avant même que nous ne nous fussions effleurés du doigt. N'allez pas croire, j'avais des scrupules. Non tant de mentir un peu : l'amour sans stratégie relève de l'utopie, c'est un but à atteindre, et à Nadège je suis presque arrivé à tout dire, quoique trop jaloux pour tout entendre. Mais l'idée de la manipuler me déplaisait : j'avais besoin de son indépendance pour me sentir rédimé.
À suivre…
Par Alain
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Dimanche 23 juillet 2006
Est-ce que l'épisode précédent peut se traduire par : "Tu baises ou tu te casses!"? J'aimerais bien que non, car c'est là un "marché en mains" plutôt malodorant, surtout quand la destinataire du message est si jeune… En réalité, je me suis peint un peu trop cynique, je ne tenais pas les ficelles, et s'il y avait un pantin dans cette histoire, c'était plutôt moi. J'avais joué mon coup, c'est vrai, dans l'espoir d'une réaction; mais j'aimais vraiment Nadège, autant du moins que je suis capable d'aimer, et en tout cas plus qu'aucune autre. Ça me déglinguait pour de bon de la voir changée en Marie-couche-toi-là, et, plus jaloux que concupiscent, je me serais passé volontiers de son corps si elle s'était passée de celui des autres. Je n'en pouvais plus, de la voir se pointer avec tous ces galopins, prête à toutes les aventures, et je ne la mettais en demeure de me violer que par crainte d'avancer en terrain découvert. D'ailleurs, sans hypocrisie, je ne tiens pas tant que ça au coït en soi, j'y vois plutôt le signe de l'abandon des réticences, signe fallacieux : comme dit Montaigne, j'en connais beaucoup qui préfèrent prêter cela que leur coche. Pour Nadège, la baise était souvent gymnastique pure, qu'elle n'avait pas encore la trivialité de poétiser. Pour moi, toujours peu ou prou rencontre. Les prouesses de plumard sans tendresse n'ont aucun intérêt, voire aucun sens à mes yeux, de ma vie je n'ai payé une tapineuse, et j'ai réussi, ce qui n'est pas commun, à visiter la Thaïlande en solitaire sans y tremper le biscuit. En cas de prurit, la veuve Paluche est à ma disposition, je laisse les professionnelles aux hommes sans imagination. Mes plus beaux souvenirs ne sont pas les orgasmes à triple étage, ni les positions acrobatiques, mais les préliminaires infinis, les réveils à deux, et "la regarder dormir" dans les flots du matin. Il est vrai qu'avec dix filles il m'a semblé qu'un rôle de papa-câlin me comblerait, et que d'autres désirs n'ont guère tardé à se faire jour. Mais ils ne se sont jamais montrés impérieux ni contraignants, et celles qui ne se sentaient pas prêtes, non seulement je ne les ai pas brusquées, mais je n'en étais pas frustré : je ne fais pas collection de coups, et les encoches à ma crosse sont le cadet de mes soucis. Je me suis beaucoup baladé, c'est vrai; mais sans cesser de chercher l'Unique. Mes partenaires, en revanche, s'embarquaient sciemment pour des "expériences".
En fait, le coup de poing mis à part, toutes les initiatives vinrent de Nadège, et c'est elle qui s'étonna, dès qu'elle eut sauté le pas, puis pris l'habitude, de me rendre visite seule, que je pusse passer des heures à discuter ou à lui caresser les cheveux. Charnellement, l'affaire me semblait trop bonne, et je ne voulais pas "profiter". Il me paraissait déjà prodigieux qu'elle eût laissé tomber ses flirts accoutumés, et me consacrât une telle fraction de son temps libre – lequel, au vrai, était considérable. Le père, chirurgien de quelque renom, était très pris par son boulot et sa maîtresse; la mère, dépressive, dormait la moitié du jour, et vivait le reste dans une semi-hébétude. Tous deux, dans les querelles de pré-divorce, tenaient à "mettre de leur côté" une fille qu'ils considéraient comme leur seule réussite, et rivalisaient de permissivité. Je me demande tout de même si nous les avons pigeonnés à ce point, ou si, connaissant l'instabilité de Nadège, ils ne s'étaient pas persuadés qu'une liaison avec un… moins jeune lui était moins nuisible que teufs et boîtes à gogo. D'ailleurs, avares ou fauchés, ils ne lui allouaient pas un sol d'argent de poche, et se trouvaient peut-être soulagés qu'elle passât des vacances à l'œil : poires ou maquereaux? Je ne l'ai jamais su. Poires selon Nadège, qui m'en a conté d'énormes, et les méprisait, la salope, de lui faire confiance; à mon avis, maquereaux qui se déguisaient en poires à leurs propres yeux, pour garder le respect d'eux-mêmes.
En tout cas, ils étaient imprévisibles, du moins par moi, qui ne recevais de leur foucades qu'un écho probablement déformé. Impossible de tabler sur leurs décisions : ils semblaient tout acquis à un voyage, reprenaient leurs billes le lendemain, et l'accordaient de nouveau trois jours après; non pas tel quel, on m'entend bien, mais la version soft que leur en donnait leur fille : séjour chez une copine sans téléphone, rando dans les Pyrénées… Je l'aurais bien séquestrée chez moi, elle me suffisait, mais je craignais de ne pas lui suffire, et ajoutais un bon poids de pittoresque pour équilibrer les plateaux : février à Venise, Pâques en Grèce, et, pour commencer, Noël à l'île Maurice, comme si j'avais besoin de claquer mon fric pour la mériter! Il m'appartient bien de cracher sur ceux qui vont aux putes!
Nadège n'estimait pas, je crois, que j'eusse à payer pour l'avoir. Mais c'est tout de même un fait que, vénales ou non, les femmes paient parfois leur part, jamais les deux; les hommes souvent les deux, et toujours la leur. Quand vous vous plaignez, Mesdames, de l'inégalité des revenus, vous pourriez avoir une pensée pour l'inégalité inverse des dépenses, et pour l'immense flot d'or qui rémunère indirectement les prestations sexuelles. C'est un peu facile de crier haro sur le vieux cochon qui jette son dévolu sur une minette exquise, c'est oublier que si elle consent au marché, c'est qu'il fait aussi son affaire, et que se faire entretenir sans rien donner en échange, ce serait de l'escroquerie. Un dessin de Vuillemin représente, après l'étreinte, un nabot répugnant, et une fille censément bandante, qui parcourt des yeux son contrat : "Kekchose qui va pas, Ginette? – Non, c'est seulement que je ne croyais pas avoir besoin de coucher pour réussir. – Plaignez-vous! Moi il m'a fallu réussir pour coucher!" Suis-je partial? Ça me paraît beaucoup plus tragique. Mais je m'offre là un plaisir hors-sujet : Nadège ne m'a jamais rien demandé, j'avais de la thune, elle non, voilà tout; et Maurice dans son esprit n'était pas une condition : le soupçon même lui déplaisait, et elle tint à "tout me donner" avant le décollage. L'idée de ce voyage ne m'était venue que parce qu'un ami nommé là-bas et rentrant pour Noël m'avait proposé l'hébergement – dont il ne me fit pas cadeau, le pingre! Mais tout de même on n'aurait su rêver d'un nœud plus satiné, si ma mie n'avait tout gâché.
À suivre…
Par Alain
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Lundi 24 juillet 2006
C'était une abominable emmerdeuse, un mixte explosif d'enfant gâtée et délaissée, d'un égoïsme total, qui vivait à l'affût de son bon plaisir de l'instant, face à quoi le bonheur de l'autre, la parole donnée, rien, absolument rien, ne pesait un fétu. Les femmes se piquent volontiers d'être changeantes, imprévisibles, on dirait parfois qu'elles tirent gloire de cette royauté du caprice, et d'autant plus qu'elles sont plus jeunes et plus attirantes; mais il n'y a là, bien souvent, qu'attitude, volonté d'établir et de vérifier un pouvoir : quand on ne se laisse pas mener comme un veau, quand on préfère le malheur à l'humiliation, la rupture à l'esclavage, la grande majorité des Walkyries de l'Impermanence noie son alcool, et l'on découvre alors ce que les foucades de surface pouvaient dissimuler d'ennuyante fixité. Est-ce que j'aimais trop Nadège? Est-ce qu'elle était trop sûre de moi – ou pas assez? Je ne sais; mais à ses côtés, jamais je ne suis parvenu à un minimum de sécurité : elle se reposait parfois, mais comme le lion dans la savane : stoppez la Land-Rover, baissez la vitre pour prendre une photo, il émerge de sa léthargie, et vous lacère la tronche d'un coup de patte. L'instant d'avant, couchée, apaisée, ronronnante, voilà qu'elle bondissait, avec une lubie en tête : partir en boîte, ou bouffer à Grand'Baie à une heure du mat, après la fermeture des restaus; ou entamer une scène au sujet d'une fille dont j'avais remarqué les formes le matin sur la plage, et à laquelle je n'avais pas repensé un instant; ou, le soir de Noël, téléphoner à ses parents, extravagance périlleuse, puisqu'elle était censée séjourner dans un village breton, que le bip de l'étranger dévoilerait le pot aux roses, et que jusqu'à l'anniversaire de ses 18 ans, j'en risquais cinq à l'ombre pour détournement de mineure… Le mal que j'ai eu à la raisonner ce soir-là! Et je ne me serais pas couché sans mettre le téléphone sous clef, d'où nouvelle querelle le matin, relative à mon mon "manque de confiance", qu'elle reconnaissait pourtant justifié! C'est bien simple, de tout notre séjour à Maurice, je n'ai pas eu "un jour sans"; mais soyons juste : je tenais ma partie dans un quart ou un tiers des déclenchements, avec des variations sur le thème : "Je ne compte pas pour toi", qui savait, lui aussi, se nourrir de très peu : non seulement des conversations qu'elle faisait durer avec les beaufs de rencontre, de la propension qu'elle avait à s'évader, en boîte, vers le coin de piste le plus éloigné, pour jouer les disponibles et allumer les esseulés, mais même des heures qu'elle passait dans les boutiques, ou à lire, et de son passé, qu'elle me racontait sans réticence, et dont j'étais absent. Quant à la thématique de SES algarades, il est difficile d'en établir une typologie, car tout y passait : la jalousie, ce qui n'était pas pour me déplaire : elle ne se trouvait pas irrésistible, attachant une importance démesurée à son corps, à des seins menus et à des cuisses un peu grasses (ses jeans m'allaient, nous faisions des échanges suicidaires); mais aussi le peu de cas que je faisais de ses opinions : "Tu me traites comme une gamine", alors que le miracle, c'était justement que de personne je ne me sentisse plus proche; mais aussi mon "embourgeoisement" : j'étais un bonnet de nuit, vraiment pas marrant, je ne savais pas m'amuser, etc; et il est vrai que j'étais effrayé par les conséquences possibles de ses folies, piquer dans les boutiques de fringues, par exemple, où tout était donné, et le personnel vigilant! ou nager droit vers le large à la plage du Souffleur, dans le sud sans lagon; ou, non loin de là, danser comme une cinglée sur une arche de pierre qui surplombait une mer mugissante… Plus tard, elle arrêterait la pilule sans me prévenir. Dès cet hiver dans l'Océan Indien, je me demandais si elle ne m'avait pas pris comme arme d'un suicide au moins social; mais inconsciemment : si je lui soufflais : "Tes potes se doutent", elle frémissait d'horreur, alors qu'elle leur avait raconté à tous qu'elle était partie à Maurice avec un amant… Du chiqué, certes, comme tout le monde, un besoin d'être admirée, seule à compter : elle était de ces filles qui n'ont pas d'amies, et ne se plaisent que dans des compagnies exclusivement masculines, bien qu'elle manifestât l'intention de nouer une relation lesbienne avec "une nana aux gros seins". Peut-être en outre se sentait-elle gênée aux entournures par une liaison clandestine et "interdite", aurait-elle trouvé pouf d'être gentille, puisque je payais, et doutait-elle trop d'elle-même et de mes sentiments pour ne pas s'appliquer à les vérifier ou à les affermir en se rendant tour à tour exquise et insupportable; mais pour cela elle n'avait pas à se forcer, juste à se laisser aller, à garder le pouce rivé au pouls, à s'interroger à chaque minute sur ce qu'elle avait VRAIMENT envie de dire ou de faire, sans tenir le moindre compte d'aucun engagement : elle était d'une versatilité parfaitement authentique, non pas dépourvue d'ego, car l'égoïsme, l'orgueil, l'intelligence, et l'instabilité même, suffisaient à lui en composer un, mais abandonnée au caprice, au nuage, à la vapeur, qui ne respectaient rien : elle commentait à haute voix et à portée de leur oreille les tares des passants, me hurlait : "Arrête de mater son cul!" en plein restau bondé, si mes yeux avaient machinalement accompagné les balancements d'une croupe ancillaire. Sans compter les actes manqués : elle perdait beaucoup, son fric, ses papiers (en Grèce) et surtout mes cadeaux; elle cassait énormément, et surtout mes affaires. Elle a même réussi à bugner la bagnole, en l'empruntant sans permission, et, il va sans dire, sans permis! Mais heureusement sans témoin. Un peu empoisonnée tout de même, la drôlesse, ce jour-là, au téléphone… elle a presque battu sa coulpe jusqu'au lendemain!
Vingt, trente brouilles? Dix "ruptures définitives"? Je n'ai rien oublié, et pourrais en faire le compte : je n'y croirais pas moi-même. Nos records? Un retour de Bari à Florence sans desserrer les dents, mais pour le coup j'avais tort : je l'avais surprise le matin la main dans sa culotte, et l'avais accusée de se masturber, comme si ça me regardait! Et le jour où elle exigea, sans raison décelable, d'être déposée en gare de Barcelone… pour sonner à ma porte une pénible semaine plus tard, sans explication ni repentir! Elle pleurait parfois, mais criait beaucoup plus, sans se préoccuper de l'heure ni des voisins. Je ne l'ai jamais frappée, mais il m'est arrivé de penser qu'elle n'attendait que cela, et de m'interroger sérieusement sur ce que je ferais du cadavre, une fois que je l'aurais étranglée. Je ne parvenais à l'aimer tranquillement que lorsqu'elle dormait, mais elle dormait peu, et moi moins encore : pas deux heures par nuit, au cours de cette quinzaine à Maurice dans une villa de rêve, qui eût été paradisiaque si elle n'eût été elle, et si je n'eusse été moi.
À suivre…
Par Alain
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