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Une tentative de bilan aux approches de la cinquantaine… Votre aide est souhaitée! Allez-y franco, je suis – ou me crois – invexable.

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Impossible de modifier la taille des caractères avec ma bécane du jurassique : pour un minimum de confort, il est conseillé de zoomer à 120 ou 150%.

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egomet

Lundi 3 juillet 2006
Un "journal intime" en ligne, à première vue, ça semble contradictoire, et je ne suis assurément pas le premier à le penser ni à l'écrire. Déjà tous ceux qu'on a publiés du vivant de leurs auteurs me sont infiniment suspects, il me paraît clair qu'on ne peut pas croire sur parole un Gide ou un Green, qu'ils parlent d'eux-mêmes ou des autres. Ne me fascineraient que les journaux destinés à demeurer secrets, mais ils y ont sans doute si bien réussi qu'à de très rares exceptions près (Léautaud, peut-être, Drieu la Rochelle, un peu Kafka… et ceux que je n'ai pas ouverts) tous ceux qui nous sont donnés à lire se campent dans des attitudes, et non seulement leurs auteurs se font mille illusions flatteuses sur leur essence, mais ils mentent d'abondance sur les faits. C'est pour moi une source de stupéfaction toujours renouvelée qu'on puisse à la fois se trouver généreux, intuitif, tolérant, courageux, et constamment tripatouiller le réel pour en donner l'impression aux autres. J'ai une collègue qui "emprunte" strictement tout ce qu'elle présente à ses élèves comme "son travail", et cela ne me choquerait nullement, si elle se savait mystificatrice; mais non : j'ignore comment elle s'arrange du vécu, mais elle parvient, en plagiant sans cesse, à se croire créative, et quand d'aventure c'est à moi qu'elle a fauché quelque corrigé, et qu'elle s'en pare, je suis en proie à une gêne horrible, celle qui vous étreint face à la folie. Tel autre est le plus radin des hommes, son porte-lazagne pèse un quintal face aux consos, et j'ai la chair de poule quand il nous explique posément qu'il a évité une escale à Las Vegas, de peur d'y perdre sa chemise, attendu sa propension à la flambe. Et ne parlons pas de tous ces devins d'opérette, qui ont toujours tout prévu, mais après l'événement. Qu'on puisse à la fois se connaître et s'ignorer, ça me dépasse, et je suis au moins rassuré quand je peux opter entre le mensonge et l'illusion : qu'on arrive à mener les deux de front porte la contradiction au cœur de l'être, et m'épouvante.
La publication, il est vrai, simplifie le problème, et l'on est en droit, dès lors que quelqu'un SE PRÉSENTE si différent de ce qu'il est, de penser qu'il ment OU s'illusionne, au choix. Qu'il évite les deux, voilà qui est rarissime. J'ai vu quelques blogs y parvenir, et la démarche m'a intéressé. Certes la pure entreprise de se connaître est viciée dès qu'on se montre, mais à la rigueur l'incognito strict peut la sauver. Le blogger anonyme, mutatis mutandis, se retrouve dans la situation d'un romancier qui se décrirait sans complaisance, mais sous les traits d'un personnage, donc sans encourir personnellement le blâme attaché à ses turpitudes. Comme écrivait Flaubert d'Hamilcar, 'je ne suis pas chargé de son panégyrique". Raison pour quoi il y a plus de dévoilements à espérer du "mentir-vrai" de la fiction que des prétendus aveux à la première personne, s'ils sont signés. Comme disait Proust à Gide : "Vous pouvez tout dire, mais à condition de ne jamais dire JE." De fait, Charlus narrateur n'aurait jamais osé se décrire dans le bordel de Jupien.
La première condition de la sincérité, c'est donc de ne donner mon adresse à personne; quant au risque d'être reconnu, je le crois infime, si je change les noms propres. Et comme je n'ai rien à confesser qui ait contrevenu à la loi, mais seulement des vilenies tout à fait privées, je ne cours pas le risque d'être démasqué par décision de justice. Reste à savoir pourquoi m'exhiber ainsi, au lieu de mener cet effort de connaissance en tête-à-tête avec moi-même; et la réponse est simple : c'est qu'on peut me lire, donc éventuellement me porter secours. Je m'aperçois bien, aux effets, que je n'ai à peu près commis que des erreurs dans la vie; mais, manquant de recul, j'ignore QUELLES erreurs, ou suis réduit aux conjectures. Je suis aveugle aux tares qui ne font qu'un avec ma personnalité, et qui affectent le regard que je porte sur moi-même – à ces défauts précis qu'un observateur extérieur, même doté d'une perspicacité très moyenne, distinguera en premier! Encore faut-il qu'il ait le désir de m'aider, comme je l'invite à le faire, et de grâce, sans prendre de gants; encore faut-il au préalable que je sois lu, ce qui ne va pas de soi : je soupçonne 99 blogs sur 100 de s'enfoncer dans les ténèbres sans avoir jamais reçu la moindre visite. Mais ça ne coûte rien d'essayer.
Par Alain
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Mardi 4 juillet 2006
Tout de même, ça me fait drôle, ce tapis qui se déroule devant moi : deux mois de solitude, pour essayer de me voir tel quel, et de prendre "les bonnes décisions". Aucune idée de ce qu'elles pourraient bien être, et surtout une marge de manœuvre des plus réduites. Changer de métier, j'aurais du mal : je ne sais rien faire. J'ai un peu de fric à gauche, mais certes pas de quoi vivre dans l'"utile otium" jusqu'à la fin de mes jours, à moins qu'elle ne survienne rapidement. Et en somme je suis esclave de mon boulot, un boulot auquel je ne crois plus depuis belle lurette, bien que je persiste à lui consacrer des 60 ou 70 heures par semaine en période ouvrée. Casser la prétendue fatalité du célibat, et me mettre à procréer à l'âge où je pourrais être grand'père? Trois ou quatre fois, cinq ou six peut-être, cela n'a dépendu que de moi, et je me suis dérobé, effrayé de "placer" le reste de ma vie sur un sentiment contingent, de me contenter d'un pis-aller, alors qu'en attendant un peu je pouvais espérer de faire LA rencontre précieuse, celle qui présenterait la face (fallacieuse?) de la nécessité et du "destin", et mériterait enfin l'article défini… Le problème, c'est que les femmes que j'ai "vraiment aimées" ne m'ont considéré que comme une étape, ou ne m'ont pas considéré du tout, et que celles qui se sentaient prêtes à tenter l'aventure du définitif, ou tout au moins de la durée, me sont toutes apparues comme une préfiguration du caveau… "Pas de chance" aurait bon dos, et supposerait une perception fixe des êtres; or, pourrais-je jurer qu'en quelques occasions je n'aie pas été mis en fuite par le dévoilement même d'un désir de durée chez ma partenaire, qui aurait empêché le mien d'éclore? Avec Nadège, avec Sylvie, n'ai-je pas caressé l'espoir de "fonder un foyer"? Et quand, ce même espoir, ce sont elles qui lui ont donné jour, l'une avec bien des réticences, l'autre résolument, ne me suis-je pas empressé de leur trouver des défauts rédhiibitoires, par simple terreur de m'engager? Il faudra examiner cela, mais il n'y a pas urgence, c'est de l'histoire ancienne. Le quotidien, depuis quelques années, c'est un chapelet de filles trop jeunes, mes anciennes élèves et parfois leurs amies, que je n'ai pas le sentiment de léser en échangeant pour un mois, six ou douze, leur jeunesse contre des attentions, des voyages, des petits déjs au lit, une douceur et une tendresse qu'elles eussent difficilement trouvés chez un galopin de leur âge (sans compter la rédaction de leurs mémoires de maîtrise!) mais il me semblerait ignoble d'emprisonner un tendron, en profitant d'amours passagères pour faire de lui une mère de famille prématurée. Ne jouons pas les vertueux : ce n'est pas en soi la malpropreté du procédé qui me choque, mais qu'elles s'en rendraient compte plus tard, et m'en mépriseraient; et courraient au pourchas de leur jeunesse, sous l'œil bienveillant de la foule : moi-même, quand je vois un L. porter une forêt de cornes et trouver chez lui, en guise de repos domestique, le chapiteau du cirque Pinder, toute compassion avorte, et je ne puis tirer de moi qu'un "Bien fait pour ce vieux saligaud! Avait qu'à pas!" Du reste, quand je me promène avec une compagne de vingt ans ma cadette, je suis de plus en plus sensible au blâme secret des passants… et le suppose peut-être, parce que quelque part je le sens justifié.
Pas de mélo, de grâce! D'abord, je ne suis pas malheureux. Ensuite, il y a toujours quelque chose à regretter dans la vie, dès lors qu'elle est une vie, et pas toutes les vies possibles : et tant qu'à déplorer quelque chose, mieux vaut que ce soit mes inaccomplissements seuls que, par dessus le marché, les frustrations d'une épouse et le malaise d'enfants qui m'auraient peut-être fatigué très vite, et auxquels j'aurais bien été capable de reprocher sourdement de me pomper mon temps et mes finances, de faire avorter les "grands projets" que j'aurais pu réaliser sans eux! Mieux vaut pour ces pauvres gamins de n'être pas nés, si toutefois ça présente un sens de comparer l'être au néant. N'empêche que mon bilan personnel, il ne me semble pas le truquer, en dénonçant, derrière ces voyages, ces liaisons éphémères, ce travail excessif (combien d'élèves les lisent donc, mes annotations interminables?) tout ce papillonnage frénétique, le REFUS DE VIVRE, de prendre UNE des pistes qui s'ouvraient devant moi : je n'ai fait qu'hésiter, que piétiner au carrefour, paralysé par la contingence, et, "nel mezzo del camin di vita nostra" je ne suis pas plus avancé qu'à 17 ans.
Par Alain
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Mercredi 5 juillet 2006
J'ai 46 ans depuis quinze jours; 46, c'est quasiment cinquante; et cinquante, autant dire soi… Bon, halte aux conneries : le peu qui reste de tolérable mérite d'être savouré goutte à goutte, d'autant que pour le moment je n'ai pas à me plaindre de ma carcasse. Je n'ai jamais eu avec la "forme" que des rapports assez distants, n'ai jamais pratiqué de façon suivie une activité qu'on puisse appeler "sportive" sans rire, et mes biceps ne me permettent, lors des relâchements de fin d'année, que de courtes victoires au bras de fer sur les Secondes ou sur les filles : je ne me frotte pas au Ternimâles. L'avantage d'une vigueur proche de l'inexistant, c'est que je l'ai pas encore sentie m'abandonner, et que les kilogs que je soulevais à vingt berges, je puis les soulever encore. D'autre part, ce serait me calomnier moi-même que me dénier une certaine endurance : je fais cinquante kilomètres à pied sur terrain plat et sac au dos sans m'incommoder; en montagne et en montée, c'est un peu plus dur, attendu la clope, que j'ai lâchée trois fois sans trop d'effort, pour des périodes de plus d'un an, mais reprise sur auto-prescription médicale, parce que, ha ha, je n'arrivais plus à penser. Toxico? Franchement, j'en doute. Devant le papier ou l'écran, les pipes s'enchaînent aux pipes, à me craqueler le palais, mais je m'en passe à l'aise des jours d'affilée sous l'effet d'une dépense physique, ou pour éviter d'enfumer autrui. Mieux encore, une émotion forte, celles de l'amour au premier rang, me fait carrément oublier le tabac – et la nourriture du même coup! laquelle n'exerce sur moi, du reste, qu'un attrait épisodique, et surtout en compagnie : entrer seul dans un restau ne me viendrait pas à l'idée, et mes pulsions stomacales me porteraient plutôt vers la baguette craquante ou les premières cerises de l'été. Quant à l'alcool, il m'indiffère sous quasi toutes ses formes : je n'en aime que l'ivresse, et encore, légère et sous contrôle, celle qui vous délivre, non celle qui vous emprisonne. J'exècre la bière, préfère le plus ringard des jus de fruits à un pinard coté et capiteux, et après le foot, l'œnologie me semble le plus rasoir des sujets de conversation. Je m'étais fait dans ma jeunesse une petite spécialité bidon des whiskies pur malt, mais sans jamais oublier qu'au fond ils me faisaient tous gerber, ni en consommer seul, même par cafard force 10. Ce qui pour part explique sans doute qu'en dépit d'un exercice quasi-inexistant, de journées facilement passées au lit à bouquiner, et d'une alimentation défiant toutes les lois de la diététique, je jouisse d'une santé de fer et d'un corps auquel je peux demander n'importe quoi de raisonnable.
À l'exception près des yeux, qui me donnent quelque inquiétude, car leurs performances déclinent ces derniers temps à grande vitesse : non seulement je ne parviens plus à déchiffrer avec lunettes les apparats critiques de la Pléiade, que je lisais sans il y a trois ans à peine, mais j'ai d'assez fréquents éblouissements, durant lesquels je suis plongé dans une purée de pois qui rend ardue toute autre activité que la méditation. J'ai forcé, c'est certain, j'ai trop lu, surtout sur écran, et au regard du profit que j'en ai tiré! Mais surtout je partais avec un handicap : "les yeux", en effet, pluriel de convention, car je n'en ai qu'un, l'autre m'ayant été crevé à la naissance par les forceps d'un obstétricien saoul. Pas de panique, Mesdames! C'est très rare, et de nos jours se traduirait par un pactole de dommages et intérêts.
Mieux eût valu, évidemment, recevoir escarbille ou caillou à un âge avancé : le dégât esthétique eût été moindre, l'orbite aurait eu le temps de se développer, et je ne présenterais pas le faciès asymétrique qui a hanté ma jeunesse, et m'a incité longtemps à creuser la pire des "différences". L'appréciation objective est difficile : il est assurément des gens que ma "tronche en biais" effraie au premier abord, surtout par la méchanceté qu'elle semble connoter; j'ai cru jusque vers ma 17ème année que l'amour m'était interdit à jamais, et ne me suis remis qu'à demi de cette condamnation originelle. À présent, si je regarde une photo de l'époque, je m'y trouve plutôt mignon, comparé à celui que je suis devenu, et j'enrage de n'en avoir pas profité à temps! Qui loupe sa jeunesse, c'est bien connu, se condamne à courir après elle la vie durant…
Par Alain
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Jeudi 6 juillet 2006
J'ai 46 ans depuis seize jours; et c'est lors de mon anniversaire que j'ai compris que je me retrouvais célibataire à l'orée des vacances. Oh! Ça couvait depuis longtemps, et je ne crois pas que la lésine de ma désormais-ultime-ex ait joué, car elle savait bien que je n'attendais d'elle d'autre cadeau qu'un peu d'esprit, d'imprévu et de bonne humeur. Ce qui, avec un effet-retard de pure vergogne, s'est avéré décisif, c'est, je crois, l'achèvement de son mémoire de maîtrise, sur un sujet que je tairai, car je ne pratique pas la vengeance et abhorre le mouchardage, mais un sujet que je n'aurais pas choisi moi-même, et qui m'a coûté des sueurs de sang. Non seulement la pauvre Liu raisonne comme une pantoufle et écrit comme un pied (et quoi d'étonnant? Qu'est-ce qu'un "littéraire" en 2006, sinon un nul en maths-physique?) mais elle ne s'était pas cassé le tronc en recherches, et il m'a fallu passer, pour combler les lacunes et rectifier les bévues, une douzaine d'après-midis en salle "Patrimoine" de la bibliothèque municipale, sur des grimoires plutôt chiants, vous pouvez m'en croire – et pour comble, en le lui cachant soigneusement! Car On est très susceptible… La Version Officielle, c'est que je saisissais SON boulot sur mon ordi, puisqu'elle n'en disposait point dans sa chambrette; à la rigueur elle m'autorisait à corriger les fautes d'orthographe, à tripoter un peu la ponctuation… en réalité, à tout refaire, je m'en suis avisé peu à peu, mais à condition que tout lui fût attribué. De sorte qu'il fallait non seulement remanier un premier jet pitoyable, travail bien plus éreintant que la rédaction sur vide papier "que sa blancheur défend", et si peu gratifiant! mais encore user ma salive à la convaincre qu'il n'y avait là, en somme, que ce qu'elle avait écrit elle-même.
Quand on pense que notre historiette durait depuis janvier, et qu'elle a sombré une semaine après l'obtention du diplôme "magna cum laude", la conclusion semble s'imposer : cette petite garce avait trouvé une bonne poire; et je confesse que je me suis abandonné quelques jours à cette version des faits, au point d'être tenté de lui révéler que j'avais glissé dans le texte du mémoire, comme feu l'"autobiographe" de Maurice Thorez, un acrostiche "Alain S. fecit". Je pensais à la thèse que je n'ai jamais achevée, et adressais à ma mie, seul sur la grève, des discours quelque peu fougueux. Et puis je me suis calmé dans mes copies de Bac, sur l'air berceur de "Pas si simple". D'abord, ce fut tout de même ma petite élève, trois années durant, à la charnière des siècles, et une des moins mauvaises : les cancres ne couchent pas avec moi. Et de son triste niveau, je me sens quand même un peu responsable. Ensuite, elle s'est certes servie de moi, et a probablement saisi toutes les occasions de me tromper; mais dans la joie? C'est moins sûr. Elle doute terriblement d'elle, et n'est pas sotte au point de délirer d'autosatisfaction parce que ses fesses plaisent aux passants, ou de croire aux éloges qu'ils adressent à son esprit pour obtenir son corps. Elle s'y aveugle autant que possible, bien sûr, mais ça ne dure pas, et je crois qu'elle préférerait, à tous ces succès-là, pondre seule une page de français claire et harmonieuse. Sans une humiliation secrète, m'aurait-elle tant cassé les pieds pour maintenir telle formule vicieuse, au prétexte que "ça voulait dire la même chose"? Quand elle sautait avec tant d'âpreté sur tel savoir-2006 que "tout le monde sauf moi" possède, "pensée" de JCVD ou chanson de l'avant-veille, n'était-ce pas la réponse de la bergère? Encore une maîtresse ès-lettres, sous peu une PROF, qui n'a lu ni Montaigne, ni Retz, ni Diderot, ni même Gide ou Proust! Elle n'a RIEN lu que les auteurs du programme, et si peu! J'ai 6 ou 7000 bouquins, et ne l'ai jamais vue chez moi qu'agripper une B.D., en dépit de mes objurgations… ou à cause d'elles? En tout cas, je m'y suis mal pris. Je crains bien de ne lui avoir servi que des variantes d'"on n'a pas le droit d'ignorer"… qui relèvent de la pédago la plus exécrable! Oh! Elle est d'une paresse et d'un orgueil monstrueux, qui font très bon ménage à trois avec son "manque de confiance", car si elle bredouille, bâcle ou s'abstient, c'est pour ne pas entamer "quelque part, tout au fond" l'illusion d'être la meilleure : le terrain n'était pas fertile, soit. Mais que lui ai-je apporté, qu'un stérile diplôme? Du plaisir? Je n'en suis même pas sûr. Quelques villes, quelques paysages nouveaux? Bien peu : il a manqué l'été. Et ce qu'elle m'a donné, elle? Beaucoup d'exaspération et d'ennui. Mais quand même le bonheur d'un corps au creux du mien, et l'assurance que je n'étais pas encore mort. Un mémoire pour ça, ce n'est pas cher payé. En espérant qu'elle glisse mon adresse aux copines!
Par Alain
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Vendredi 7 juillet 2006
Que ma vie fût banale, "rires" ou non, je m'en accommoderais plutôt bien. À moi elle paraît minable, juste l'étape avant la cloche ou l'existence végétative d'une victime d'acharnement thérapeutique. Ce n'est pas tant l'indigence du spectacle qui me désole, après tout on n'est pas en représentation (ça se discute! surtout quand on fait un métier de clown!) ni la maigreur de mes biens meubles, immeubles et spirituels, que l'impression de me répéter, de n'avoir pas avancé d'un iota en vingt ans. Je me surprends en chaire à lancer des boutades étrennées vers 1990 (et qui ont, quelle surprise, de moins en moins de succès), depuis une décennie je n'ai pas découvert un écrivain ou un philosophe qui m'ait scié le sommeil (ô nuits blanches de ma jeunesse sur Proust, Kafka ou Dostoïevsky!) et il me semble, à travers les écueils du programme et les grains des réformes, refaire à peu près les mêmes cours, sous prétexte qu'ils sont "rodés" et "incontournables". Une fille succède à une autre sans m'apprendre rien de neuf, non seulement parce qu'elles sont trop jeunes et faites au moule, mais parce que je ne feuillette que les premières pages, et que toutes les préfaces se ressemblent. Cela dit, la durée, elle, s'enlise souvent dans la routine… Avec aucune je n'ai atteint à cet idéal de dévoilement mutuel, à la complicité qui permettrait de tout se dire et de n'en être pas plus offensé que si l'on se le disait à soi-même : d'APPRENDRE de l'autre et de CHANGER. Pour résumer mon ignorance de carpe d'un seul trait, simple exemple sans gravité aucune en soi, au bout d'une succession presque ininterrompue d'aventures et de liaisons depuis 27 ans, je ne saurais même pas dire si ça existe vraiment, une femme qui aime la sodomie. Il est vrai que je me pose au moins la question : j'ai connu des mecs qui, au bout d'années d'Afrique, n'avaient pas encore réalisé que toutes leurs partenaires étaient excisées, des michés qui se prenaient pour des épées de plumard.
Il y a surtout cette question des enfants… Soit, j'admets que lorsqu'ils ont grandi, on n'est guère avancé(e) d'avoir quelques ingrats éparpillés dans l'hexagone ou au-delà. Qu'on n'a pas à attendre d'eux qu'ils nous prennent par la main sur la rive du Styx. Mais je reste persuadé que si "l'adulte" n'est pas un simple rôle de théâtre, procréer, c'est le seul moyen de ne pas rester un gamin jusqu'au trépas. Comme disait Péguy, "le père de famille est le seul aventurier des temps modernes" : certes, il poussait loin le bouchon, et j'en connais, de ces "aventuriers", qui sont restés passablement irresponsables. N'empêche : il me semble que ça m'aurait mis du plomb dans la tête d'avoir quelques destinées, une ou deux, qui dépendissent de moi. Et puis tout de même il y a des joies, exténuantes peut-être à temps complet, qu'on ne peut nier, surtout si l'on a la chance d'avoir des gosses jolis et délurés. Toute ma vie, j'ai été poursuivi par le fantasme de la "fillette espiègle", et je crois que même lorsqu'elle est devenue une pétasse banale ou une mémère popote, il doit rester plein de souvenirs délicieux à tisonner. Et puis quoi, devant les portes noires, ça doit faire une différence de savoir qu'on laisse derrière soi des êtres dont la vie compte plus pour nous que la nôtre, et pour qui il n'est pas ridicule de faire un testament. Merdre, tout le monde ne décroche pas le prix Nobel, un salaire de nabab, une résidence secondaire dessinée par Avar Aalto ou une sagesse à étaler in octavo; mais tout le monde peut avoir des enfants, et c'est d'abord pour cette carence-là que je persiste à diagnostiquer non la platitude, mais le ratage de ma vie. Si je me distingue, c'est par mes manques! À force de refuser de choisir, j'ai fait à mon insu le plus misérable des choix.
Je n'ai pas été UTILE. À personne. J'ai cent prétendus "amis", mais pas un auquel mon décès ferait un bouton. Et c'est justice, puisque le leur ne me perturberait pas l'espace d'un matin. Qui aime mal est mal aimé, Msieu! Ou l'inverse… J'ai "formé" quelques dizaines de profs de lettres qui doivent à présent, au mieux, me maudire de les avoir aiguillées vers ce métier de con. Si j'ai côtoyé des détresses, je n'ai pas su les voir : il faut qu'un écrivain me les apprête. Deux fugueuses sont venues frapper à ma porte, et je les ai convaincues de rentrer chez leurs parents. Rien n'a arraché ma vie à la contingence, je n'ai même pas servi de relais, et si je n'existais pas, rien, exactement rien, ne serait changé. Au moins si j'arrivais à croire en Dieu! Mais impossible : je m'entête à exiger qu'il fasse les premiers pas, alors que, foi ou pas foi, j'aurais tout à gagner à m'enfermer dans un monastère, et à m'abrutir sur le psautier huit heures par jour.
Par Alain
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