Lundi 3 juillet 2006
Un "journal intime" en ligne, à première vue, ça semble contradictoire, et je ne suis assurément pas le premier à le penser ni à l'écrire. Déjà tous ceux qu'on a publiés du vivant de leurs auteurs me sont infiniment suspects, il me paraît clair qu'on ne peut pas croire sur parole un Gide ou un Green, qu'ils parlent d'eux-mêmes ou des autres. Ne me fascineraient que les journaux destinés à demeurer secrets, mais ils y ont sans doute si bien réussi qu'à de très rares exceptions près (Léautaud, peut-être, Drieu la Rochelle, un peu Kafka
et ceux que je n'ai pas ouverts) tous ceux qui nous sont donnés à lire se campent dans des attitudes, et non seulement leurs auteurs se font mille illusions flatteuses sur leur essence, mais ils mentent d'abondance sur les faits. C'est pour moi une source de stupéfaction toujours renouvelée qu'on puisse à la fois se trouver généreux, intuitif, tolérant, courageux, et constamment tripatouiller le réel pour en donner l'impression aux autres. J'ai une collègue qui "emprunte" strictement tout ce qu'elle présente à ses élèves comme "son travail", et cela ne me choquerait nullement, si elle se savait mystificatrice; mais non : j'ignore comment elle s'arrange du vécu, mais elle parvient, en plagiant sans cesse, à se croire créative, et quand d'aventure c'est à moi qu'elle a fauché quelque corrigé, et qu'elle s'en pare, je suis en proie à une gêne horrible, celle qui vous étreint face à la folie. Tel autre est le plus radin des hommes, son porte-lazagne pèse un quintal face aux consos, et j'ai la chair de poule quand il nous explique posément qu'il a évité une escale à Las Vegas, de peur d'y perdre sa chemise, attendu sa propension à la flambe. Et ne parlons pas de tous ces devins d'opérette, qui ont toujours tout prévu, mais après l'événement. Qu'on puisse à la fois se connaître et s'ignorer, ça me dépasse, et je suis au moins rassuré quand je peux opter entre le mensonge et l'illusion : qu'on arrive à mener les deux de front porte la contradiction au cur de l'être, et m'épouvante.
La publication, il est vrai, simplifie le problème, et l'on est en droit, dès lors que quelqu'un SE PRÉSENTE si différent de ce qu'il est, de penser qu'il ment OU s'illusionne, au choix. Qu'il évite les deux, voilà qui est rarissime. J'ai vu quelques blogs y parvenir, et la démarche m'a intéressé. Certes la pure entreprise de se connaître est viciée dès qu'on se montre, mais à la rigueur l'incognito strict peut la sauver. Le blogger anonyme, mutatis mutandis, se retrouve dans la situation d'un romancier qui se décrirait sans complaisance, mais sous les traits d'un personnage, donc sans encourir personnellement le blâme attaché à ses turpitudes. Comme écrivait Flaubert d'Hamilcar, 'je ne suis pas chargé de son panégyrique". Raison pour quoi il y a plus de dévoilements à espérer du "mentir-vrai" de la fiction que des prétendus aveux à la première personne, s'ils sont signés. Comme disait Proust à Gide : "Vous pouvez tout dire, mais à condition de ne jamais dire JE." De fait, Charlus narrateur n'aurait jamais osé se décrire dans le bordel de Jupien.
La première condition de la sincérité, c'est donc de ne donner mon adresse à personne; quant au risque d'être reconnu, je le crois infime, si je change les noms propres. Et comme je n'ai rien à confesser qui ait contrevenu à la loi, mais seulement des vilenies tout à fait privées, je ne cours pas le risque d'être démasqué par décision de justice. Reste à savoir pourquoi m'exhiber ainsi, au lieu de mener cet effort de connaissance en tête-à-tête avec moi-même; et la réponse est simple : c'est qu'on peut me lire, donc éventuellement me porter secours. Je m'aperçois bien, aux effets, que je n'ai à peu près commis que des erreurs dans la vie; mais, manquant de recul, j'ignore QUELLES erreurs, ou suis réduit aux conjectures. Je suis aveugle aux tares qui ne font qu'un avec ma personnalité, et qui affectent le regard que je porte sur moi-même à ces défauts précis qu'un observateur extérieur, même doté d'une perspicacité très moyenne, distinguera en premier! Encore faut-il qu'il ait le désir de m'aider, comme je l'invite à le faire, et de grâce, sans prendre de gants; encore faut-il au préalable que je sois lu, ce qui ne va pas de soi : je soupçonne 99 blogs sur 100 de s'enfoncer dans les ténèbres sans avoir jamais reçu la moindre visite. Mais ça ne coûte rien d'essayer.
La publication, il est vrai, simplifie le problème, et l'on est en droit, dès lors que quelqu'un SE PRÉSENTE si différent de ce qu'il est, de penser qu'il ment OU s'illusionne, au choix. Qu'il évite les deux, voilà qui est rarissime. J'ai vu quelques blogs y parvenir, et la démarche m'a intéressé. Certes la pure entreprise de se connaître est viciée dès qu'on se montre, mais à la rigueur l'incognito strict peut la sauver. Le blogger anonyme, mutatis mutandis, se retrouve dans la situation d'un romancier qui se décrirait sans complaisance, mais sous les traits d'un personnage, donc sans encourir personnellement le blâme attaché à ses turpitudes. Comme écrivait Flaubert d'Hamilcar, 'je ne suis pas chargé de son panégyrique". Raison pour quoi il y a plus de dévoilements à espérer du "mentir-vrai" de la fiction que des prétendus aveux à la première personne, s'ils sont signés. Comme disait Proust à Gide : "Vous pouvez tout dire, mais à condition de ne jamais dire JE." De fait, Charlus narrateur n'aurait jamais osé se décrire dans le bordel de Jupien.
La première condition de la sincérité, c'est donc de ne donner mon adresse à personne; quant au risque d'être reconnu, je le crois infime, si je change les noms propres. Et comme je n'ai rien à confesser qui ait contrevenu à la loi, mais seulement des vilenies tout à fait privées, je ne cours pas le risque d'être démasqué par décision de justice. Reste à savoir pourquoi m'exhiber ainsi, au lieu de mener cet effort de connaissance en tête-à-tête avec moi-même; et la réponse est simple : c'est qu'on peut me lire, donc éventuellement me porter secours. Je m'aperçois bien, aux effets, que je n'ai à peu près commis que des erreurs dans la vie; mais, manquant de recul, j'ignore QUELLES erreurs, ou suis réduit aux conjectures. Je suis aveugle aux tares qui ne font qu'un avec ma personnalité, et qui affectent le regard que je porte sur moi-même à ces défauts précis qu'un observateur extérieur, même doté d'une perspicacité très moyenne, distinguera en premier! Encore faut-il qu'il ait le désir de m'aider, comme je l'invite à le faire, et de grâce, sans prendre de gants; encore faut-il au préalable que je sois lu, ce qui ne va pas de soi : je soupçonne 99 blogs sur 100 de s'enfoncer dans les ténèbres sans avoir jamais reçu la moindre visite. Mais ça ne coûte rien d'essayer.
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