Finissons-en avec cette histoire et ce blog d'agglo. J'aurai au moins découvert que Nadège ne m'inspire plus : pas malheureux! Passons sur quelques mois de vie sans vivre, en dépit d'une diversion charmante : quand on me dit : "Je t'aime", j'ai pour principe de répondre : "Moi z'aussi", ou "C'est plutôt l'inverse", à moins que la déclaration n'émane d'un crapaud vraiment incomestible. Or F. (un prénom musulman trop rare pour être cité) était très mignonne, pas bête du tout, gentille au possible, et de plus vierge : les entrées au Club sont si souvent sabotées par de petites brutes qui ne voient pas au-delà de leur décharge qu'assumer les fonctions d'éveilleur me semble relever du devoir éducatif, et que même j'assouplis en ces occasions mes exigences esthétiques. Bah, au lieu d'irriter délibérément tes lectrices, tu ferais mieux d'avouer, pauvre minable, que les pucelles te mettent à l'aise, parce qu'elles n'ont pas de point de comparaison! Mouais, possible après tout
Quoi qu'il en soit, j'avais beau me battre les flancs pour me convaincre que F. avait toutes les qualités, et Nadège tous les défauts, je ne pensais à F. que quand je la voyais, et à Nadège tout le temps, même quand je voyais F.!
"Avec le temps, va, tout s'en va"
Certes. La plupart des curs brisés se ressoudent, on ne meurt d'amour que dans les bouquins, et je trouve que Flaubert pousse loin le romantisme quand il fait claquer Salammbô d'un sentiment qu'elle ignore elle-même! Mais le travail du deuil évoque plutôt les aiguilles de Bavella que le ballon d'Alsace : chez moi en tout cas il est péniblement irrégulier. Je me lève un matin délivré : N-I, NI! Et deux heures plus tard, come-back de la langueur, j'en bave plus qu'un mois plus tôt, et désespère : j'en ai donc jusqu'à la tombe!
Je ne crois pas que le temps agisse seul, aveugle et sourd : l'évolution du mal, du moins dans des curs en toc comme le mien, est étroitement corrélée aux nouvelles qu'on reçoit du Cher Objet, le moindre détail concret renfonce la saette dans la viande, surtout s'il permet l'évocation d'un bonheur ou d'une supériorité : le pire pour moi n'est peut-être pas tant d'être séparé à jamais de ma mie, que de l'imaginer se félicitant d'être débarrassée d'un boulet, volant de plaisir en plaisir et de victoire en victoire. À présent que j'ai pris de la bouteille, et mesuré l'inutilité d'infos qui ne servent qu'à en chier, je me protégerais de la vérité. Il y a 14 ans, j'aurais trouvé ça vil : sans avoir l'air d'y toucher, je me renseignais de mon mieux, et tout m'était blessure. Tout? Non : c'est avec délice que j'appris qu'elle redoublait sa khâgne. Je l'aurais voulue ruinée, nulle, misérable, exclue, méprisée, malheureuse
enlaidie? Ptêt pas quand même
et comme c'est pour absentéisme qu'elle était blackboulée, en filigrane de ses déboires scolaires se dessinaient moult plumards accueillants et les mille figures du Kama-Soutra qu'elle y exécutait même les jours ouvrables
Si j'avais pu me convaincre qu'elle était une merde et ne me méritait pas, la guérison serait survenue assez vite. Mais c'était impossible, non tant à cause de ses qualités, objectives ou imaginaires, que parce qu'elle m'avait balancé. Jeter qui veut de vous, c'est la supériorité suprême et sans réplique. Tout mal d'amour est d'abord mal d'ego. Donc, jeter le premier, dès que ça menace! Mais on remet à plus tard, à trop tard, pour saisir toutes les chances de durée
Comme F. ne pouvait s'éloigner de sa famille qu'avec des ruses de Sioux, quelques heures par jour, et que j'étais surendetté, je ne partis pas cette année-là, et passais un été des plus mornes (rien à voir avec la sérénité grise d'aujourd'hui) lorsque je commençai à être harcelé d'appels téléphoniques muets, à l'ordinaire nocturnes : je décrochais, décochais deux "allô", et l'on raccrochait. Beaucoup de cons facétieux, quelques haineux peut-être parmi mes élèves
je signalai au plaisantin que le bigophone ne servait pas qu'à faire dring dring, qu'on pouvait parler, aussi, dans le combiné
Mais au fond je n'avais aucun doute : ô joie! je Lui manquais! elle regrettait! Ma peine s'en trouvait si allégée que du coup je n'étais plus bien sûr d'avoir envie de renouer, connaissant par expérience la proportion de galère et de bonheur de ce "grand amour"-là.
Ça dura les trois quarts de juillet, plus la moitié d'août, à raison de deux ou trois sonneries par semaine : elle ne pipait syllabe, et j'aurais préféré crever à parler le premier. Mais je dormais mieux, même en plusieurs morceaux.
Jusqu'au jour où, à la mi-août, retentit sans préparation un "Je t'aime" dans la nuit, vers trois heures du mat : son premier, et dernier. Et tout se dénoua : quatre mois qu'elle m'avait plaqué, et c'est comme si nous nous étions séparés la veille. Que nous au monde, les autres ne comprenaient pas, y avait que ça de bien dans notre vie, quand chuis loin de toi chuis loin de moi, etc. Dito jusqu'à l'aube, mon cur débordait. Je ne lâchai le combiné que pour consulter les horaires des trains. Mais tins, zeste de prudence, à annoncer mon arrivée. Une demi-heure s'était écoulée tout au plus. Mais Nadège s'était couchée, et son sommeil, à elle, était sacré. Surtout, je me heurtai à des réticences incompréhensibles, attendu ce qui précédait. "Jsais paaas
Chcrois que ça va mieux de loin que de près
J'ai peur de m'être emballée pour rien"
Sic. Et comme j'exigeais une réponse nette : "Non, je préfère que tu ne viennes pas. De toute façon, j'ai trop à faire : je pars demain soir en Californie."
J'avais entendu le je-t'aime que j'attendais, celui que jaurais prononcé à sa place, auquel quatre mois de silence donnaient un sens fort et l'apparence d'un poids. Et ce n'était que le cri de l'instant, un jacassement insignifiant, sans passé et sans avenir.
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