Quiconque a eu l'occasion de comparer, dans quelque lutte que ce soit, la fermeté féminine à l'ordinaire dégonfle masculine n'osera plus employer la stupide expression "avoir des couilles au cul", à moins de se référer à la seule agressivité. Pourtant, je suis surpris, lorsque je me balade dans les nanablogs ou dans les romans des petites Anglaises, de voir présenter les hommes, lors des fins de liaisons, comme des champions de la dérobade. Quand je romps, j'y vais franco : je parle, ou j'écris. De "Casse-toi, tu me barbes" à "La vie nous a séparés", l'éventail est ouvert, mais le sens clair. Or TOUTES les ruptures que j'ai subies, en revanche, se sont signalées par le silence, le lapin, l'abstention, et ont donné lieu à des attentes éprouvantes, c'est-à-dire au plus long des supplices. Il se peut que connaissant ma grande gueule et sachant que j'aurais le dernier mot, mes ex l'aient craint sanglant; ou qu'elles se soient imaginé préserver l'avenir en évitant de parler net. Mais je diagnostiquerais plutôt la flemme, et un manque de correction élémentaire : à quoi bon se casser à rajouter trois lignes à une page tournée? D'autant que la page ouverte accapare : quand les filles rompent, ce n'est pas pour embrasser la solitude, il y a toujours un nouveau.
J'avais espéré que Nadège ferait exception. Mais à l'échange enamouré immédiatement consécutif à nos dernières vacances (qui lui paraissaient moins loupées qu'à moi) succéda un mois et demi au cours duquel je ne reçus, en échange d'une quinzaine de lettres, que trois torchons froids. Au téléphone, j'avais été accueilli avec une gêne palpable, et m'étais promis de ne plus m'y frotter. Et je n'avais pas encore d'e-mail, heureusement pour moi, car j'ai éprouvé depuis ce que c'est que de consulter sa boîte trente fois le jour en vain. Avec le courrier traditionnel, après un pic d'angoisse et de colère au passage du facteur, on finit par s'apaiser jusqu'au lendemain
à l'ordinaire. Mais si j'aimais mal Nadège, je l'aimais trop, surtout de loin, et j'écumais à longueur de jour. Plus question de week-ends, naturellement, de demander la permission pour me la voir refusée, ou, déboulant sans préavis, de tomber sur un sourire contraint ou deux têtes émergeant des draps.
Qui n'aurait compris? Mais ça me lésait trop de comprendre, et en outre j'étais bloqué sur un caillou, ou une pépite : je lui avais prêté une brique (pas si maigre somme, à l'époque : je la gagnais à peine par mois) pour s'offrir un ordinateur, et je m'étais convaincu qu'elle n'était pas assez sordide pour rompre sans essayer de me rembourser. Est-ce que je prétendais l'emprisonner dans la Dette? Oui, Votre Honneur, je le dis la honte au front, et double honte, car j'aurais dû saisir qu'avec une fille aussi égoïste et indépendante le Devoir sous toutes ses formes ne pouvait que se retourner contre moi. D'autres m'ont fait le coup depuis, mais pour de moindres liasses, le nombre finit tout de même par nous enseigner que M. Perrichon, c'est à peu près tout le monde : obliger, c'est se faire prendre en grippe. La reconnaissance est un fardeau dont on ne cherche qu'à s'exonérer par tous les moyens. Sans compter, ma foi, que comme je n'allais pas réclamer mon pognon, rompre lui faisait faire une fameuse économie.
Les fins de liaisons s'accompagnent toujours de cette découverte : les autres, ceux qui ne "savaient pas", avaient raison. Le mesquin, le banal, triomphent de l'indicible et du sublime. Ma mère, qui n'est pas fine, et ne connaissait de Nadège que son âge, avait tranché dès le début : "Ça lui coûtera cher, et ça ne durera pas." Ça m'a coûté cher, et ça n'a pas duré. En revanche, toutes ces merveilleuses affinités qui nous unissaient, deux-contre-tous, s'étaient comme volatilisées : c'était une pppute, une exploiteuse, une ccconne, une sssalope, une escroque, et j'en passe. Le pire, c'est que je tenais mon journal intime sur ordinateur, et y consignais des tirades enflammées, d'une hargne extrême, qui n'épargnaient même pas ses charmes physiques : du vitriol. Ayant cessé de lui écrire, j'avais besoin de me débonder quelque part.
Et, quand me parvint, à la mi-avril, l'annonce d'une visite assortie d'une demande de pardon pour "une défaillance" non précisée, je ne sais quelle mouche me piqua, mais je ne pus me tenir, pour "assainir notre relation" et jouer le jeu de la transparence, prétendument, en fait pour me venger des affres de l'attente, d'envoyer à Nadège, par retour, un tirage de ces pages abominables, que je croyais rédimées par l'évidence omniprésente que j'étais perdu sans elle, et ne la lacérais que par dépit : le seul fait de l'aimer servirait d'excuse à tous les noms d'oiseaux dont je l'affublais, et qui n'étaient que trop justifiés par ce qu'elle m'avait fait souffrir. Le croyais-je vraiment, ou allais-je sciemment à l'abîme? Que je l'aimasse ou non, elle s'en fichait, je suppose, elle n'avait pas donné un neurone à des angoisses qui n'étaient pas les siennes, et fut probablement outrée de cette agression, laquelle, en tout cas, resta sans réponse. Nul ne se pointa le week-end pour lequel ele m'avait annoncé son arrivée, et comme j'avais eu le mauvais goût de conclure mon brûlot par : "Si tu ne viens pas, je me tue", j'avalai le dimanche soir un cocktail médicamenteux qui me procura 48 heures de sommeil, 15 jours d'incapacité de travail, et les troubles du raisonnement dont on peut constater ici les séquelles.
À suivre
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