Non, ô Perfide, je ne cherche pas à "me faire supplier" par "mes lecteurs" : ça me plairait sans doute, ou m'aurait plu jadis, mais je ne suis pas tout à fait psychotique, et le le "principe de réalité" fait obstacle : vingt ans sans se faire demander la page suivante, c'est un bain glacé dont on ne se réchauffe pas, tu verras. Et, là , la main sur le cœur… est-ce que tu me lirais longtemps si je ne te lisais plus? J'adore que tu me taxes d'égocentrisme! "Vous êtes orfèvre, M. Josse!" Mais puisque tu me fais le rare honneur de réclamer la suite de Nadège, la voici, à ton exclusif usage : attends la fin pour me traiter de m'as-tu-vu! Car j'y fais plutôt piètre figure.
S'il est nécessaire de le préciser, je tiens le Humbert Humbert de Nabokov pour un gros salopard, d'avoir confisqué à Lolita sa prime jeunesse, l'âge des découvertes, des tâtonnements, qui ne peuvent s'effectuer qu'avec des plus-ou-moins-égaux, et de lui avoir imposé la corvée du déduit, sans se préoccuper de son plaisir à elle. La petite semble s'en tirer sans traumatisme, comme c'est le cas pour nombre de "victimes" quand la société ne vient pas culpabiliser leur vécu après coup (les tribunaux, à mon avis, font plus de mal que de bien) mais elle a perdu quelque chose qui ne lui sera jamais restitué, et le bouquin rend compte de cet inadmissible étouffement. C'est dire que si le sobriquet dont tu m'affubles m'a fait rigoler une fois, depuis la deuxième, je le trouve plutôt lourd. JAMAIS, même attiré par une gamine, je n'irais lui mettre le grappin dessus de la sorte, et je n'en aurais même pas envie, dès lors qu'il n'y aurait pas réciprocité. Je connais peu de textes plus gerbants que la correspondance Montherlant-Peyrefitte (en dépit de leur délectable langage crypté) et je peux t'assurer que si ç'avait dépendu de moi, j'aurais envoyé "dans des appartements d'une extrême fraîcheur", et pour un bail, ces deux verrats qui profitaient de leur puissance économique pour draguer des gamins affamés.
Cela dit, n'ai-je pas été "Humbert" avec Nadège, à mon insu? Pour moi, elle menait le jeu, puisque je l'aimais, et qu'elle ne m'aimait pas; puisqu'elle s'offrait une aventure, alors que j'aurais souhaité qu'elle durât toujours. Et qu'au fond, nœud et rupture, elle a pris les seules décisions importantes. Elle faisait ce qu'elle voulait, et rien que ce qu'elle voulait : s'il lui arrivait de se reconnaître des torts, c'était en toute objectivité, et sans céder d'un pouce à mes campagnes de culpabilisation. D'autre part, je la voyais en âme-sœur, et pas en fillette manipulée : j'avais BESOIN qu'elle fût autre, pour me sentir choisi et rédimé; et à bien des égards elle était plus adulte que je ne le serai jamais. Mais il est vrai que j'avais réponse à tout, que pour elle j'étais une espèce de papa alternatif, la porte de la philo et de la littérature, dont elle se faisait une spécialité pour contrer sa famille qui la vouait à la médecine, et qu'elle m'a largué quand elle s'est avisée que ces prétendues portes ne menaient pas à la réussite sociale.
Je reconnais que toutes ces considérations sont un peu trop éthérées, et qu'il serait ridicule de censurer l'accord des corps. Probable que je suis un malbaiseur (voir quelques épisodes plus loin) mais le plaisir féminin m'a rarement paru aller de soi. Sans suivre Brassens jusqu'à "95 fois sur cent", j'ai trouvé la majorité des filles que j'ai connues plus demandeuses de caresses que de coït, et pas du tout convaincues de mes aptitudes cunnilinguistiques. Il se peut que la différence d'âge ait joué, et que le goût de se faire lécher ne vienne que tardivement. Il se peut que le thème de "queue d'âne" ne soit pas exclusivement masculin, après tout il est logique que plus ça frotte meilleur ce soit, et, monté banal, ni gorille ni ouistiti, qu'il ne faille pas espérer de grimper très haut sur l'échelle de Richter. Toujours est que je ne me fantasme pas en épée de plumard, ni ne fais un opéra seria de mes prouesses médiocres : je ne place pas mon orgueil dans ce coin-là . Et corrélativement je ne me sens pas frustré de passer des heures à câliner la chevelure, le visage, les fesses, d'une vierge qui "ne se sent pas prête", ou d'une pas-vierge qui préfère ça. Parce qu'à moi aussi, ça me plaît.
Pourtant il faut bien confesser que quand le coït décolle vraiment, les pettings pâlissent. Et avec personne autant qu'avec Nadège, je n'ai éprouvé le sentiment d'un partage. Comme elle ne daignait pas feindre, j'arrivais à m'oublier un peu, et à un avant-goût de ce qu'on pourrait appeler l'extase. Elle criait peu, mais griffait, mordait, me pissait dessus, etc, et "l'observateur froid" faisait un stage dans le néant. La sodomie ne l'intéressait pas du tout ("Hou! Ça fait comme quand on a envie de chier!") et au bord du tombeau j'ignorerai encore s'il y a des femmes qu'elle branche pour de bon; mais si je n'avais pas connu Nadège, je n'oserais pas affirmer : "Les vaginales existent, j'en ai rencontré". Bon, mettons deux autres. Mais rien de comparable.
Sauf en voyage, nous ne disposions pas de nuits complètes; mais nos baraques étant proches, elle avait pris l'habitude, sous prétexte de jogging, de venir me rejoindre vers 4 ou 5 heures du matin, heures peu propices aux érections d'airain, et, quinze ans plus tard, je ne serais pas tout à fait certain d'assurer. Mais à l'époque c'était merveille, et j'en ai gardé le goût de voir rosir l'aube dans un état d'épuisement complet, en caressant des mains et du regard sa mie endormie (ça ne manquait jamais, à moins qu'elle n'eût une querelle à me faire) et avec, droit devant, le boulot! C'est à ces occasions-là qu'il nous arrivait d'échanger nos jeans, pour nous pointer au bahut ensemble, nous croyant très malins de nous afficher pour n'être pas suspects, et ne comprenant pas que les ignorants feraient l'opinion… peut-être au fond aussi suicidaires l'un que l'autre.
À suivre…
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