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Une tentative de bilan aux approches de la cinquantaine… Votre aide est souhaitée! Allez-y franco, je suis – ou me crois – invexable.

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Dimanche 9 juillet 2006
À l'heure qu'il est, je devrais être en train de parcourir l'Islande pedibus cum jambis, et je me demande encore si ce n'est pas devant cette corvée qu'a reculé Liu. On s'entendait plutôt bien en voyage, pourtant, si j'en juge par le seul qu'on ait fait ensemble, à Pâques, en Italie. Elle avait une fraîcheur de regard qui me plaisait beaucoup, un imprévu, une manière tout enfantine de faire fi du prix et de la réputation des choses pour s'extasier d'un ciel, d'une brise, d'un panino ou d'un troupeau de vaches – ce qui lui permettait, du même coup, de s'émanciper de mon emprise. Qu'est-ce qu'elle a pu se raser au forum, en dépit (ou à cause) de mes pédantes explications! En revanche, je ne crois pas qu'elle ait feint de s'emballer pour Vernazza ou pour les mostri de Bomarzo, qui ne sont pourtant pas bezeff en soi, et valent surtout par l'évocation des orgies sadiques auxquelles ils servirent probablement de décor… J'étais un peu moins fan de sa propension à faire l'amour dans les lieux publics, tout spécialement dans les églises ou au sommet des campaniles, comme si elle n'était excitée que par l'idée du sacrilège ou par le risque de se faire pécho, qui, je dois l'avouer, me recroquevillait plutôt l'arme du crime. Un mec, et qui pis est un vieux birbe, se sent obligé de renchérir sur ce genre de proposition, mais j'aurais préféré essayer toutes les figures de l'Arétin derrière les murs des chambres d'hôtel, et il faut voir en face que, sans la menace d'un public et d'un châtiment, le déduit intéressait infiniment moins ma mie, voire pas du tout : je doute encore qu'elle ait connu la saveur d'un orgasme, avec, et même sans moi.
Ce n'est pas toujours le pied de se balader avec un tendron agréable à regarder, surtout dans des viviers à dragueurs comme l'Italie, et quand on n'est pas bâti comme Schwartzenegger. J'ai réussi à atteindre un âge canonique sans faire le coup de poing qu'une seule fois – et je me suis fait casser la gueule, par un adversaire d'aspect plutôt ringard. J'ai mis du mercurochrome sur mes plaies, et n'ai pas eu à panser mon honneur, car si tant est que j'en aie un, je ne le place dans mon "invincible bras". Tout au plus puis-je me féliciter de n'avoir jamais su où me procurer un flingue, car ce jour-là il aurait assurément aboyé, et j'aurais tâté de la paille humide. À l'ordinaire je m'en tire au baratin ("Se taper dessus? On n'est pas des bêtes! Parlons encore, ce n'est qu'un malentendu"…), céde le trottoir à la racaille d'aussi loin que je la vois arriver, craignant peu les affronts, d'ailleurs, dans la mesure où je fais plus pitié qu'envie. J'ai déambulé dans tous les quartiers chauds au plus noir de la nuit, chez les Gitans de Perpignan ou dans les cimetières du Caire, sans essuyer pire que quelques quolibets au passage, dont j'affectais de rire. SEUL. Mais dès qu'y a nana, et gironde, l'agressivité masculine (pléonasme!) est multipliée par cent. Et par mille si la poulette est considérée comme trop jeune pour le verrat qui chemine en sa compagnie, même sans la tripoter le moins du monde : MM. les Loubards ont leur morale, plutôt classique. Ils ont donc tendance à multiplier les provocations pour faire comprendre à la jouvencelle quel piètre protecteur elle s'est choisi, et à quel point elle serait mieux avec eux. Le viol brille dans leur prunelle, le verbe vole bas, et parfois le geste suit. J'ai connu de jeunes mariés qui, en Turquie, s'étaient fait violer tous deux par une bande; la femme avait assez vite repris le dessus, mais le type était effondré, et le couple n'y a pas survécu. Cette expérience m'a été épargnée (je n'ai rencontré que des Turcs charmants et hospitaliers – les mêmes, qui sait?) : je n'ai pas connu pire que l'échange d'invectives, et l'humiliation de décrocher. Humilliation qui m'aurait été légère, sans ma compagne : car voici le vicelard : elle vous y expose (bien malgré elle, la pauvre) et, par son regard SUPPOSÉ, CRÉE l'humiliation.
Je ne suis pas certain qu'une femme exige toujours d'un homme "qu'avec lui, comme disait Brigitte Bardot, on se sente protégée". Mais je sais qu'il n'en est aucune avec qui je n'aie senti peser sur moi cette exigence, et la douloureuse incapacité d'y faire face. Je n'ai jamais frimé sur ce plan, et comment l'aurais-je pu, avec mes 60 kgs tout mouillé pour 1m75? Aller perdre mon temps au karaté ou à la boxe thaïlandaise? Les sauvages au front bas en ont beaucoup plus à perdre que moi, tout loisir de creuser l'écart. Cette maîtrise à la John Wayne, Jean Gabin ou Toshiro Mifune, c'est du pipeau pour troupeau de moutons, qui se fantasment tout-puissants le temps du film de 21 heures, et dont une rame de cinquante se fait dévaliser dans le métro par un seul gars armé d'un canif rouillé. Je SAIS que c'est idiot; n'empêche que je ne suis pas à l'aise en galante compagnie quand "le soir tombe sur la ville", et que ça explique pour une large part ma propension à fuir les boîtes et à traîner les filles, loin des agressions et de la concurrence, sur des sentiers de montagne où elles crachent leurs poumons et s'étiolent d'ennui…
Par Alain - Publié dans : egomet
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Samedi 8 juillet 2006
Je ne me rendrais pas tout à fait justice si j'omettais de préciser au pourchas de quelles chimères j'ai dilapidé la majeure part des trente ans écoulés. Si je me suis abstenu de vivre, en effet, et de donner la vie, ce n'est pas par lâcheté pure, et par ménagement cauteleux de la chèvre et du chou, c'est que j'avais fait un choix, celui de l'écriture. On voit mal en quoi il excluait foyer et marmaille, soit, j'en conviens à présent, il se peut que mon "œuvre à venir" ne m'ait servi que de prétexte, et je distingue dans le passé quelques femmes qui auraient eu facilement raison de cette priorité. Le problème, c'est qu'elles étaient "trop bien pour moi", et je me demande si ce n'est pas là comme une définition alternative de l'amour… si je ne suis pas systématiquement parti perdant. Quoi qu'il en soit, rien d'assez fort ne s'est noué pour balancer une "vocation" née vers ma quinzième année, âge de déréliction s'il en fut, "vocation" qui ne traduisait guère que le vouloir-vivre-à-tout-prix d'un présumé paria : écrire, c'était assumer ma borgnitude, mais en nier l'importance, et m'envoler vers des valeurs qui ne me plaçassent pas tout en bas de l'échelle.
Pourquoi cette option? D'abord, l'éventail était étroit : la plupart des sports, notamment, exigent deux yeux en état de marche. Pour le reste, affaire de culture familiale, sans doute : peinture, musique, recherche scientifique auraient fait l'affaire… encore que je n'en sois pas sûr : la littérature est la seule activité illimitée, qui comprenne, et même suppose, la contestation de ses propres règles, le seul succédané satisfaisant de la vie. Et puis, il suffit de se balader dans les blogs pour saisir que chacun s'y croit propre, dès lors qu'il sait aligner sujet, verbe et complément – et même l'ignorer n'est pas un obstacle.
Toujours est que j'écrivais mal (et là j'ai un peu appris), que j'écrivais plat (et ça, ça n'a guère changé) mais que j'écrivais peu, de sorte que je pouvais tabler opiniâtrement sur l'avenir, sans être confronté à trop d'échecs patents.
Et, cahin-caha, l'illusion a tenu de la sorte assez longtemps. De 17 à 30 ans, j'ai bien commencé une cinquantaine de romans, pour n'en achever que deux, plus un recueil de nouvelles, et j'y croyais si peu que je les ai gardés au tiroir, n'en infligeant la lecture qu'à mes maîtresses, qui mettaient des mois à les finir, les pauvrettes, et n'arrivaient à extraire d'elles que des compliments convenus, auxquels je n'avais pas la niaiserie d'ajouter foi. Mais c'est drôle : je prenais appui sur la conscience même de mes inaccomplissements pour me convaincre que le suivant, cette fois, serait "le bon" – puisque, n'est-ce pas, j'aurais médité et corrigé mes erreurs! Foutue raison pour consacrer tout mon temps libre à piocher ce champ stérile.
Je n'avais rien à dire, ou très très peu, de neuf s'entend; et je le disais mal : sous ma plume, un conte de fées était aussi duraille à déchiffrer qu'un traité de philo : le jeu n'en valait pas la chandelle. C'est plus complexe, évidemment : la forme ne se distingue pas ainsi du fond; et n'avoir rien à dire, c'est cingler vers l'inconnu. Mais enfin je n'avais aucune raison d'écrire, aucun talent, et pas de monde à révéler. Vingt fois je m'en suis avisé. Vingt fois j'ai laissé tomber. Vingt fois j'ai repiqué au truc, parce que je n'avais QUE ÇA. Un seul amour partagé, une seule "fillette espiègle", une seule occasion d'être utile, que de papier économisé! Mais ils ne sont pas venus.
Il m'a fallu deux bonnes claques pour accéder au désenchantement final, au sens fort : quasi une désintoxication. D'abord, une année sabbatique, 95-96, au cours de laquelle j'ai torché, dans une cabane, huit romans policiers, pas moins : voir de quoi j'étais capable quand je m'attaquais à un genre institué. Et mon Dieu, ils n'étaient pas si mal, quatre d'entre eux du moins. Les refus des éditeurs ne prouvent rien : sans recommandation ils ne lisent plus les manuscrits. Mais enfin j'ai tâté de l'autoédition, j'ai distribué à droite et à gauche, sans que personne ait trouvé dans mes ours la révélation de sa semaine, et de fait, avec le recul, il n'y a vraiment pas de quoi jouer les auteurs maudits.
Cinq ans plus tard, je m'étais péniblement remis au travail, lorsqu'un millier de pages sombrèrent dans un naufrage d'ordi; et naturellement je ne sauvegardais rien : le suicide? Même pas! Ce qui m'a surpris au contraire, c'est combien peu ça me faisait de peine, et de réaliser qu'au fond je ne faisais que passer le temps, sans espoir de déboucher sur une transcendance. Et cette fois-là, pour le coup, fut la bonne : depuis, je n'ai plus tracé une ligne que dans le cadre professionnel, sentimental, ou introspectif (et encore) : plus une ligne qui "compte", ou prétende compter. Quatre ans déjà sans AUCUNE raison de vivre… Ce n'est pas douloureux; mais je me sens vide.
Par Alain - Publié dans : egomet
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Vendredi 7 juillet 2006
Que ma vie fût banale, "rires" ou non, je m'en accommoderais plutôt bien. À moi elle paraît minable, juste l'étape avant la cloche ou l'existence végétative d'une victime d'acharnement thérapeutique. Ce n'est pas tant l'indigence du spectacle qui me désole, après tout on n'est pas en représentation (ça se discute! surtout quand on fait un métier de clown!) ni la maigreur de mes biens meubles, immeubles et spirituels, que l'impression de me répéter, de n'avoir pas avancé d'un iota en vingt ans. Je me surprends en chaire à lancer des boutades étrennées vers 1990 (et qui ont, quelle surprise, de moins en moins de succès), depuis une décennie je n'ai pas découvert un écrivain ou un philosophe qui m'ait scié le sommeil (ô nuits blanches de ma jeunesse sur Proust, Kafka ou Dostoïevsky!) et il me semble, à travers les écueils du programme et les grains des réformes, refaire à peu près les mêmes cours, sous prétexte qu'ils sont "rodés" et "incontournables". Une fille succède à une autre sans m'apprendre rien de neuf, non seulement parce qu'elles sont trop jeunes et faites au moule, mais parce que je ne feuillette que les premières pages, et que toutes les préfaces se ressemblent. Cela dit, la durée, elle, s'enlise souvent dans la routine… Avec aucune je n'ai atteint à cet idéal de dévoilement mutuel, à la complicité qui permettrait de tout se dire et de n'en être pas plus offensé que si l'on se le disait à soi-même : d'APPRENDRE de l'autre et de CHANGER. Pour résumer mon ignorance de carpe d'un seul trait, simple exemple sans gravité aucune en soi, au bout d'une succession presque ininterrompue d'aventures et de liaisons depuis 27 ans, je ne saurais même pas dire si ça existe vraiment, une femme qui aime la sodomie. Il est vrai que je me pose au moins la question : j'ai connu des mecs qui, au bout d'années d'Afrique, n'avaient pas encore réalisé que toutes leurs partenaires étaient excisées, des michés qui se prenaient pour des épées de plumard.
Il y a surtout cette question des enfants… Soit, j'admets que lorsqu'ils ont grandi, on n'est guère avancé(e) d'avoir quelques ingrats éparpillés dans l'hexagone ou au-delà. Qu'on n'a pas à attendre d'eux qu'ils nous prennent par la main sur la rive du Styx. Mais je reste persuadé que si "l'adulte" n'est pas un simple rôle de théâtre, procréer, c'est le seul moyen de ne pas rester un gamin jusqu'au trépas. Comme disait Péguy, "le père de famille est le seul aventurier des temps modernes" : certes, il poussait loin le bouchon, et j'en connais, de ces "aventuriers", qui sont restés passablement irresponsables. N'empêche : il me semble que ça m'aurait mis du plomb dans la tête d'avoir quelques destinées, une ou deux, qui dépendissent de moi. Et puis tout de même il y a des joies, exténuantes peut-être à temps complet, qu'on ne peut nier, surtout si l'on a la chance d'avoir des gosses jolis et délurés. Toute ma vie, j'ai été poursuivi par le fantasme de la "fillette espiègle", et je crois que même lorsqu'elle est devenue une pétasse banale ou une mémère popote, il doit rester plein de souvenirs délicieux à tisonner. Et puis quoi, devant les portes noires, ça doit faire une différence de savoir qu'on laisse derrière soi des êtres dont la vie compte plus pour nous que la nôtre, et pour qui il n'est pas ridicule de faire un testament. Merdre, tout le monde ne décroche pas le prix Nobel, un salaire de nabab, une résidence secondaire dessinée par Avar Aalto ou une sagesse à étaler in octavo; mais tout le monde peut avoir des enfants, et c'est d'abord pour cette carence-là que je persiste à diagnostiquer non la platitude, mais le ratage de ma vie. Si je me distingue, c'est par mes manques! À force de refuser de choisir, j'ai fait à mon insu le plus misérable des choix.
Je n'ai pas été UTILE. À personne. J'ai cent prétendus "amis", mais pas un auquel mon décès ferait un bouton. Et c'est justice, puisque le leur ne me perturberait pas l'espace d'un matin. Qui aime mal est mal aimé, Msieu! Ou l'inverse… J'ai "formé" quelques dizaines de profs de lettres qui doivent à présent, au mieux, me maudire de les avoir aiguillées vers ce métier de con. Si j'ai côtoyé des détresses, je n'ai pas su les voir : il faut qu'un écrivain me les apprête. Deux fugueuses sont venues frapper à ma porte, et je les ai convaincues de rentrer chez leurs parents. Rien n'a arraché ma vie à la contingence, je n'ai même pas servi de relais, et si je n'existais pas, rien, exactement rien, ne serait changé. Au moins si j'arrivais à croire en Dieu! Mais impossible : je m'entête à exiger qu'il fasse les premiers pas, alors que, foi ou pas foi, j'aurais tout à gagner à m'enfermer dans un monastère, et à m'abrutir sur le psautier huit heures par jour.
Par Alain - Publié dans : egomet
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Jeudi 6 juillet 2006
J'ai 46 ans depuis seize jours; et c'est lors de mon anniversaire que j'ai compris que je me retrouvais célibataire à l'orée des vacances. Oh! Ça couvait depuis longtemps, et je ne crois pas que la lésine de ma désormais-ultime-ex ait joué, car elle savait bien que je n'attendais d'elle d'autre cadeau qu'un peu d'esprit, d'imprévu et de bonne humeur. Ce qui, avec un effet-retard de pure vergogne, s'est avéré décisif, c'est, je crois, l'achèvement de son mémoire de maîtrise, sur un sujet que je tairai, car je ne pratique pas la vengeance et abhorre le mouchardage, mais un sujet que je n'aurais pas choisi moi-même, et qui m'a coûté des sueurs de sang. Non seulement la pauvre Liu raisonne comme une pantoufle et écrit comme un pied (et quoi d'étonnant? Qu'est-ce qu'un "littéraire" en 2006, sinon un nul en maths-physique?) mais elle ne s'était pas cassé le tronc en recherches, et il m'a fallu passer, pour combler les lacunes et rectifier les bévues, une douzaine d'après-midis en salle "Patrimoine" de la bibliothèque municipale, sur des grimoires plutôt chiants, vous pouvez m'en croire – et pour comble, en le lui cachant soigneusement! Car On est très susceptible… La Version Officielle, c'est que je saisissais SON boulot sur mon ordi, puisqu'elle n'en disposait point dans sa chambrette; à la rigueur elle m'autorisait à corriger les fautes d'orthographe, à tripoter un peu la ponctuation… en réalité, à tout refaire, je m'en suis avisé peu à peu, mais à condition que tout lui fût attribué. De sorte qu'il fallait non seulement remanier un premier jet pitoyable, travail bien plus éreintant que la rédaction sur vide papier "que sa blancheur défend", et si peu gratifiant! mais encore user ma salive à la convaincre qu'il n'y avait là, en somme, que ce qu'elle avait écrit elle-même.
Quand on pense que notre historiette durait depuis janvier, et qu'elle a sombré une semaine après l'obtention du diplôme "magna cum laude", la conclusion semble s'imposer : cette petite garce avait trouvé une bonne poire; et je confesse que je me suis abandonné quelques jours à cette version des faits, au point d'être tenté de lui révéler que j'avais glissé dans le texte du mémoire, comme feu l'"autobiographe" de Maurice Thorez, un acrostiche "Alain S. fecit". Je pensais à la thèse que je n'ai jamais achevée, et adressais à ma mie, seul sur la grève, des discours quelque peu fougueux. Et puis je me suis calmé dans mes copies de Bac, sur l'air berceur de "Pas si simple". D'abord, ce fut tout de même ma petite élève, trois années durant, à la charnière des siècles, et une des moins mauvaises : les cancres ne couchent pas avec moi. Et de son triste niveau, je me sens quand même un peu responsable. Ensuite, elle s'est certes servie de moi, et a probablement saisi toutes les occasions de me tromper; mais dans la joie? C'est moins sûr. Elle doute terriblement d'elle, et n'est pas sotte au point de délirer d'autosatisfaction parce que ses fesses plaisent aux passants, ou de croire aux éloges qu'ils adressent à son esprit pour obtenir son corps. Elle s'y aveugle autant que possible, bien sûr, mais ça ne dure pas, et je crois qu'elle préférerait, à tous ces succès-là, pondre seule une page de français claire et harmonieuse. Sans une humiliation secrète, m'aurait-elle tant cassé les pieds pour maintenir telle formule vicieuse, au prétexte que "ça voulait dire la même chose"? Quand elle sautait avec tant d'âpreté sur tel savoir-2006 que "tout le monde sauf moi" possède, "pensée" de JCVD ou chanson de l'avant-veille, n'était-ce pas la réponse de la bergère? Encore une maîtresse ès-lettres, sous peu une PROF, qui n'a lu ni Montaigne, ni Retz, ni Diderot, ni même Gide ou Proust! Elle n'a RIEN lu que les auteurs du programme, et si peu! J'ai 6 ou 7000 bouquins, et ne l'ai jamais vue chez moi qu'agripper une B.D., en dépit de mes objurgations… ou à cause d'elles? En tout cas, je m'y suis mal pris. Je crains bien de ne lui avoir servi que des variantes d'"on n'a pas le droit d'ignorer"… qui relèvent de la pédago la plus exécrable! Oh! Elle est d'une paresse et d'un orgueil monstrueux, qui font très bon ménage à trois avec son "manque de confiance", car si elle bredouille, bâcle ou s'abstient, c'est pour ne pas entamer "quelque part, tout au fond" l'illusion d'être la meilleure : le terrain n'était pas fertile, soit. Mais que lui ai-je apporté, qu'un stérile diplôme? Du plaisir? Je n'en suis même pas sûr. Quelques villes, quelques paysages nouveaux? Bien peu : il a manqué l'été. Et ce qu'elle m'a donné, elle? Beaucoup d'exaspération et d'ennui. Mais quand même le bonheur d'un corps au creux du mien, et l'assurance que je n'étais pas encore mort. Un mémoire pour ça, ce n'est pas cher payé. En espérant qu'elle glisse mon adresse aux copines!
Par Alain - Publié dans : egomet
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Mercredi 5 juillet 2006
J'ai 46 ans depuis quinze jours; 46, c'est quasiment cinquante; et cinquante, autant dire soi… Bon, halte aux conneries : le peu qui reste de tolérable mérite d'être savouré goutte à goutte, d'autant que pour le moment je n'ai pas à me plaindre de ma carcasse. Je n'ai jamais eu avec la "forme" que des rapports assez distants, n'ai jamais pratiqué de façon suivie une activité qu'on puisse appeler "sportive" sans rire, et mes biceps ne me permettent, lors des relâchements de fin d'année, que de courtes victoires au bras de fer sur les Secondes ou sur les filles : je ne me frotte pas au Ternimâles. L'avantage d'une vigueur proche de l'inexistant, c'est que je l'ai pas encore sentie m'abandonner, et que les kilogs que je soulevais à vingt berges, je puis les soulever encore. D'autre part, ce serait me calomnier moi-même que me dénier une certaine endurance : je fais cinquante kilomètres à pied sur terrain plat et sac au dos sans m'incommoder; en montagne et en montée, c'est un peu plus dur, attendu la clope, que j'ai lâchée trois fois sans trop d'effort, pour des périodes de plus d'un an, mais reprise sur auto-prescription médicale, parce que, ha ha, je n'arrivais plus à penser. Toxico? Franchement, j'en doute. Devant le papier ou l'écran, les pipes s'enchaînent aux pipes, à me craqueler le palais, mais je m'en passe à l'aise des jours d'affilée sous l'effet d'une dépense physique, ou pour éviter d'enfumer autrui. Mieux encore, une émotion forte, celles de l'amour au premier rang, me fait carrément oublier le tabac – et la nourriture du même coup! laquelle n'exerce sur moi, du reste, qu'un attrait épisodique, et surtout en compagnie : entrer seul dans un restau ne me viendrait pas à l'idée, et mes pulsions stomacales me porteraient plutôt vers la baguette craquante ou les premières cerises de l'été. Quant à l'alcool, il m'indiffère sous quasi toutes ses formes : je n'en aime que l'ivresse, et encore, légère et sous contrôle, celle qui vous délivre, non celle qui vous emprisonne. J'exècre la bière, préfère le plus ringard des jus de fruits à un pinard coté et capiteux, et après le foot, l'œnologie me semble le plus rasoir des sujets de conversation. Je m'étais fait dans ma jeunesse une petite spécialité bidon des whiskies pur malt, mais sans jamais oublier qu'au fond ils me faisaient tous gerber, ni en consommer seul, même par cafard force 10. Ce qui pour part explique sans doute qu'en dépit d'un exercice quasi-inexistant, de journées facilement passées au lit à bouquiner, et d'une alimentation défiant toutes les lois de la diététique, je jouisse d'une santé de fer et d'un corps auquel je peux demander n'importe quoi de raisonnable.
À l'exception près des yeux, qui me donnent quelque inquiétude, car leurs performances déclinent ces derniers temps à grande vitesse : non seulement je ne parviens plus à déchiffrer avec lunettes les apparats critiques de la Pléiade, que je lisais sans il y a trois ans à peine, mais j'ai d'assez fréquents éblouissements, durant lesquels je suis plongé dans une purée de pois qui rend ardue toute autre activité que la méditation. J'ai forcé, c'est certain, j'ai trop lu, surtout sur écran, et au regard du profit que j'en ai tiré! Mais surtout je partais avec un handicap : "les yeux", en effet, pluriel de convention, car je n'en ai qu'un, l'autre m'ayant été crevé à la naissance par les forceps d'un obstétricien saoul. Pas de panique, Mesdames! C'est très rare, et de nos jours se traduirait par un pactole de dommages et intérêts.
Mieux eût valu, évidemment, recevoir escarbille ou caillou à un âge avancé : le dégât esthétique eût été moindre, l'orbite aurait eu le temps de se développer, et je ne présenterais pas le faciès asymétrique qui a hanté ma jeunesse, et m'a incité longtemps à creuser la pire des "différences". L'appréciation objective est difficile : il est assurément des gens que ma "tronche en biais" effraie au premier abord, surtout par la méchanceté qu'elle semble connoter; j'ai cru jusque vers ma 17ème année que l'amour m'était interdit à jamais, et ne me suis remis qu'à demi de cette condamnation originelle. À présent, si je regarde une photo de l'époque, je m'y trouve plutôt mignon, comparé à celui que je suis devenu, et j'enrage de n'en avoir pas profité à temps! Qui loupe sa jeunesse, c'est bien connu, se condamne à courir après elle la vie durant…
Par Alain - Publié dans : egomet
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