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Une tentative de bilan aux approches de la cinquantaine… Votre aide est souhaitée! Allez-y franco, je suis – ou me crois – invexable.

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Mercredi 19 juillet 2006
Quinze ans déjà… Une 1ère S pas trop chargée, intelligente, sympa; l'épreuve anticipée de français ne les empêchait pas de dormir, et la matière, sans poids sur l'orientation, était prise à la légère, mais comme je la décrie moi-même, il n'y avait pas de quoi nous brouiller, et au moins avais-je le plaisir de voir des élèves peu "utilitaires" bouder les champs lexicaux et s'enflammer pour des débats d'idées, des digressions sur l'amour et la mort : c'était leur problème, et pas un thème scolaire. J'en ai peu vu d'aussi stimulants.
Au dernier rang, une petite nouvelle, qui nous descendait de Paris. Le coup de foudre de la rentrée? Pas du tout. J'y suis pourtant sujet, et pour tout avouer, quand j'ai la pêche en cours, c'est ordinairement pour tel joli minois qui ne se doutera jamais de l'intérêt passionné dont il était l'objet, ou seulement des années plus tard, s'il reprend contact. Tous les garçons additionnés sont pour moi comme zéro au bout d'un chiffre : je ne parle que pour les filles, n'y en eût-il qu'une ou deux dans la classe; si elles sont absentes, ou moches, mon boulot tourne à la grisaille. Et presque tous les ans, j'ai une élue secrète, ordinairement repérée le premier jour, pour les qualités de cœur et de cervelle fantasmatiques que prétend révéler son visage, et qu'en fait je projette sur lui, en pleine conscience. Cet "amour" su toc met un trimestre ou deux à dépérir, selon la virtuosité de la belle à ternir sa propre image.
Rien de tel avec Nadège. Je ne l'avais même pas remarquée. Qu'elle fût belle, voire "la plus belle du bahut", il fallut que ses condisciples me le signalassent d'abord, et j'ai toujours soutenu qu'il y avait mieux. Qu'on me comprenne! Je ne me serais jamais épris d'un cageot, et les cageots ont beau hurler à l'injustice, c'est comme ça pour tous les hommes, je ne connais aucune exception. Il y a des femmes dont tous s'amourachent, et d'autres que personne n'aimera jamais, hormis leurs enfants : c'est la vie, c'est Dieu, qui est injuste. Que la beauté suffise, c'est une tout autre question; mais elle est la porte d'entrée : sans elle, l'amitié est possible, la complicité, le compagnonnage, ou toutes les variantes de la pitié. L'amour, non. Du moins ce que je nomme et ressens ainsi.
Elle avait seize ans… et moi, ouf! pas le double! 31 seulement. N'empêche qu'elle "faisait jeune", plus encore que son âge, et que lorsqu'un je-ne-sais-quoi (unilatéral) se fit jour, il s'accompagna pour moi de platonisme obligatoire : jamais je n'aurais songé à des relations charnelles, j'aurais eu l'impression de la souiller. Je suis souvent fou de fillettes de douze ans, voire moins, et ne fais guère, au fond, de différence entre la jeunesse et la beauté; mais le risque de pédophilie est exactement nul : je me fous de la loi; mais ça me dégoûterait de prendre un plaisir qui ne soit pas partagé, ou d'imaginer le dégoût qu'en éprouverait la petite rétrospectivement; d'ailleurs, elle ne m'excite même pas : l'érection et l'amour peuvent aller l'amble, mais naissent dissociés – peut-être parce que ma vie a commencé par une immense plage de rêverie rose et bleue, et que mes sentiments ont pris là une forme définitive?
Peu importe, puisque ce sentiment-là, exceptionnellement, est né non d'une attirance esthétique, mais d'une apparente communion d'âmes. Nadège comprenait TOUT, et je vous assure que ce n'est pas de la tarte, car non seulement je m'opiniâtre, en dépit du caca qui nous submerge, à mettre la barre assez haut, mais je ne pompe pas mes cours à droite et à gauche : tout est de mon cru, et tout se tient. D'autant plus à cette époque bénie où l'on pouvait encore composer son programme. Défaut sans doute, car c'est plus un cours de mézig qu'un cours de français; mais je ne saurais faire autrement sans crever d'ennui, et ça présente au moins l'avantage qu'y croyant je le communique mieux : les tirades de perroquet ne font qu'effleurer la surface.
Cette année-là, nous commençâmes par "qu'est-ce que l'amour?" question d'autant plus difficile qu'elle paraît relever de la compétence de tous, et s'en prend à du vital qu'on n'aime pas trop voir chamboulé. Nadège était une grande amoureuse, je l'ignorais, mais c'était la fable de la classe : elle était séparée de son mec, un Parisien, mais en ce temps-là lui restait fidèle… Est-ce la première? la seconde semaine? qu'au cours d'une explication du passage de "Madame Bovary", "Après la baisade", où Emma se regarde dans la glace en répétant : "J'ai un amant! Un amant!" et dont je tirais prétexte pour dénoncer l'universel "narcissisme réverbéré", à vrai-dire dans l'indifférence générale, cette gamine m'apostropha soudain : "Vous avez fini de nous enlever toutes nos illusions?" J'eus beau jeu de répondre que ce qu'on appelait soi-même "illusions", on en était déjà débarrassé… Mais sans rien perdre de ce primesaut, elle ne tarda pas à affûter ses objections, ni moi à m'aviser qu'elles étaient presque toujours pertinentes, et qu'une fois sur deux au moins le cours n'en ressortait pas inchangé. À la récré, j'agrafais un collègue : "Tu te rends compte! Il y a une petite, en 1ère S, elle COMPREND ce que je raconte!" Et tous de s'extasier ironiquement d'un pareil prodige; mais moi j'étais vraiment épaté. Évidemment, il y avait beaucoup de fausses notes, mais déjà, d'elle ou de moi, je ne savais plus trop lequel suivait la partition. Elle verbalisait assez mal, écrivait flou et négligé, ses devoirs ne méritaient pas les honneurs du podium, mais elle pensait par elle-même et pour elle-même, elle méprisait le baratin pour aller à l'essentiel, et, bien que je ne leur donnasse pas de notes mirobolantes, je préférais ses vagissements informes où scintillaient deux idées nouvelles au bon petit produit fini, patchwork fadasse et bien léché de pensées d'autrui, qui atteint sans effort la perfection dans l'insipide, vaudra à son auteur 18 au Bac, et en voilà pour la vie…
Difficile de donner des exemples, surtout à présent que je suis enclin à leur refuser tout sens. Un seul : elle nous régala en janvier d'une explication de "Réversibilité" de Baudelaire. et je me souviens encore de ma stupéfaction, quand j'entendis que pour illustrer "les poings crispés dans l'ombre et les larmes de fiel", et la spécificité de cette haine inhibée, elle était allée chercher, comme je l'eusse fait moi-même (mais certes pas à 16 ans!), dans le "Baudelaire" de Sartre, une série de lettres écumantes ("Je vais souffleter Ancelle! Je vais le SOUFFLETER devant sa famille"…) tôt suivies de la plus complète inaction. Je n'en revenais pas, de voir créatrice une jumelle de ma Weltanschauung. Et ce coup-là, elle me l'a fait dix fois : a peu que je ne la soupçonnasse de s'être introduite chez moi pour fouiller dans mes preps!
À suivre…
Par Alain - Publié dans : Nadège
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Mardi 18 juillet 2006
C'est une épineuse question à traiter en public, même très restreint, que celle de ce qu'on estime valoir par rapport aux autres, et il serait sage de l'éviter. Mais puisqu'une visiteuse inattendue (bien la première que je ne sois pas allé chercher! et qui de surcroît, ne donnant aucune adresse, casse tout retour d'ascenseur) m'y invite indirectement, un peu d'audace, bonhomme, tu n'es pas là pour plaire. J'ai d'ailleurs confessé (post du 12) que j'incline à me situer parmi les plus malins – certes pas par don naturel, mais suite à une pratique de l'étude et de la réflexion un peu plus assidue que ne peuvent se la permettre les pères et mères de familles nombreuses. Je trouve parfaitement louftingue que des gens qui consacrent à penser une petite heure par mois puissent revendiquer l'égalité intellectuelle (ou plus!) sans faire la moindre preuve, et hurler au mépris si l'on ne prend pas au sérieux leurs arguments de pacotille, réfutés depuis vingt siècles dans des ouvrages qu'ils n'ont pas ouverts. Politiquement, leur bulletin vaut le mien, je n'en disconviens pas : nous sommes tous dans la même barque, et chacun, même avec une cervelle atrophiée, ayant le droit de décider pour lui-même, la règle de la pluralité des voix s'ensuit. En revanche, qui a RAISON, cela ne se tranche pas par voie de scrutin : ça se mérite, en prenant la peine de comprendre les thèses de l'adversaire et de les adopter ou de les réfuter. Je ne trouve donc rien de choquant, ni même de vraiment prétentieux, à considérer 90% au bas mot de mes contemporains comme des crétins. Même le mépris, qui a si mauvaise presse de nos jours, bien qu'il soit très pratiqué, ne me paraît pas un crime; il est du reste en liaison étroite avec la tolérance : quand on méprise l'autre, on ne fait aucun effort pour le changer, on se contente de se protéger de ses éventuelles violences. Et comme la plupart des gens se trouvent parfaits, et en tout cas n'ont ni espoir ni désir d'amélioration intellectuelle ou morale, cette attitude leur convient parfaitement : c'est elle qu'en général ils nomment, à mon avis indûment, "respect".
Toute indulgence pour les autres me semble faire le lit d'une complaisance pour soi-même. Si j'applaudis à une piètre performance, alors que je suis convaincu de faire mieux, n'est-ce pas à la mienne qu'indirectement j'adresse des félicitations? Prenez un terrain moins mouvant que la pensée, celui de la correction de la langue : il est incontestable que neuf blogs sur dix sont abominablement cochonnés. Est-ce que crier "Bravo! Bis! Sublime!" à ces horreurs ne signifierait pas par la bande que moi, qui ai quelques notions de syntaxe et d'orthographe, j'écris comme un dieu? Je refuse de me comparer à des écoliers, et préfère me tenir pour un écolier moi-même, par rapport à Proust et Cie : toujours regarder vers les hauteurs! Ça ne donne aucune certitude de gravir la pente, il faut des dons, mais du moins quand on distingue les sommets est-on dissuadé de se prendre pour l'un d'eux, alors qu'on est cuvette. Je ne conteste à personne le droit de vivre, de parler, d'écrire, dès lors qu'on ne me conteste pas les miens. Mais je me refuse à tout noyer dans une ragougnasse complimenteuse, un "chacun sa voix" égalitariste. IL Y A des cacographes, IL Y A des abrutis, c'est l'immense majorité, j'en fais partie ou non selon qu'on pose plus ou moins loin la limite. Ceux que je crois avoir dépassés, je ne m'en occupe que dans la mesure où ils désirent progresser, et acceptent de l'aide. Comme c'est très rare, et à vrai-dire quasi sans exemple hors-boulot, à l'ordinaire je m'éloigne discrètement, et laisse le dernier mot aux sots irrécupérables : en vingt ans, j'ai au moins perdu la rage de donner des leçons non demandées et non désirées.
Bel et bon; mais c'est supposer mes évaluations fiables, et c'est à peu près l'illusion de tous, idiots au premier rang. Comme disait Descartes, non sans ironie j'espère, "le bon sens est la chose du monde la mieux partagée", puisque personne ne se plaint d'en manquer. Et rien ne m'assure que je sois plus vigilant que telle ou telle vessie qui se prend pour une lanterne. Mais je n'ai jamais laissé passer l'objection d'un élève sans présumer de sa bonne foi, examiner s'il n'aurait pas raison, et essayer de lui répondre. Je ne décroche que lorsque l'interlocuteur ne me répond plus, ne comprend rien, et fabrique l'adversaire pour le pourfendre. Naturellement, c'est sans garantie : je puis être sourd, moi aussi, en me prêtant de l'écoute. Ce que j'atteste, la main sur le cœur, c'est que ça ne me donne aucun plaisir de renoncer au dialogue, et de ranger quelqu'un (in petto : l'en informer, c'est de la polémique) parmi les cons. Je me situe aux antipodes d'un Montherlant qui semble avoir un orgasme chaque fois qu'il exclut un individu ou un groupe de l'humanité pensante, ou de ces collègues qui aboient hargneusement "Quand j'vois ça, j'mets pas la moyenne". C'est toujours triste et contraint que je dis adieu à un interlocuteur. Neuf idiots sur dix, ça ne me lèse en rien; mais que celui-ci, auquel je suis confronté, en soit un, c'est une lumière qui s'éteint.
Cela dit, je dois reconnaître que je contrevenais à mes principes quand j'évoquais avant-hier les deux êtres humains avec lesquels je me suis senti le plus d'affinités. À quelques années de distance, deux élèves extraordinaires, l'une en S, l'autre en L, dont les objections, pour le coup, portaient. Toutes deux retrouvées un an ou trois après leur Bac, et toutes deux éminemment susceptibles de nourrir le mythe de l'âme-sœur. Sylvie était un écrivain-né, Nadège finissait mes phrases, et je finissais les siennes… Nous avons échappé aux dégradations, puisque j'ai renâclé à m'engager, et qu'elles m'ont plaqué. Et mon problème, et mon angoisse, c'est que tout ce qu'elles avaient "compris" alors, elles semblent l'avoir oublié, renié… laissé loin derrière? Pas impossible, il faudrait donner des détails, et cet article est déjà longuet. En tout cas, elles se sont plus ou moins confortablement installées dans l'altérité, et si je les couvrais de merde, c'est sans doute pour répondre à la terreur secrète qu'elles n'aient quelque part raison – et raison entre autres de m'avoir largué! J'y reviendrai sans doute. Suffise en attendant d'observer que mes formules à l'emporte-pièce illustrent bien la fonction première de "Tu es un con!" On élimine d'abord par peur d'être éliminé.
Par Alain - Publié dans : egomet
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Lundi 17 juillet 2006
"Le fabuleux destin d'Edgar Mint", de Brady Udall, présenté en quatrième de converture comme "une des grandes révélations de la littérature américaine". Pourquoi donc ai-je achevé la lecture de ce nanard, et de mille autres? Ils ne sont même pas prenants, parce qu'ils ne sont pas crédibles. Petit Edgar se fait rouler sur la tête par la camionnette des postes, il en réchappe par miracle, renaît à l'hôpital, est dirigé vers une école d'Apaches, où il subit brimade sur brimade, se suicide en se jetant du haut de la falaise, mais tombe dans l'eau, car le fleuve est en crue… et ainsi de suite. Sa mère, son seul ami, la mort fauche autour de lui, et c'est bien le plus invraisemblable de nos jours, où, dans les pays riches, elle s'est faite discrète et respectueuse de la pyramide des âges : sauf exception, chacun trépasse à son tour, au grand soulagement de l'entourage, et même de l'intéressé. Dira-t-on que les cas d'exception sont précisément le domaine de la littérature de gare? Oh, pas seulement "de gare", la destinée d'un Stavroguine ou d'un Lucien de Rubempré n'est pas précisément banale. Au fond, l'imposture de la plupart des romans, c'est de nous raconter des choses, alors qu'il ne se passe rien. C'est surtout de fabriquer des vies qui avancent, qui sont dotées d'un sens, alors que dans leur immense majorité elles piétinent et n'en ont aucun. Et à l'ordinaire, on se défausse de l'obligation de donner un sens à sa vie en passant le relais, en procréant d'autres humains inutiles à eux-mêmes et aux autres.
Il n'y a pas là de quoi faire un drame, à moins que ce ne soit un drame qu'il n'y en ait pas, et qu'il faille se satisfaire de goûter les petites jouissances d'une existence minuscule. Est-ce que mon problème, selon la formule consacrée, c'est de n'avoir pas de problème? On le dirait parfois : j'envie non seulement ceux qui ont fait, mais ceux qui ont subi; ceux qui ont su choisir, partir, décider, embrasser une cause et un destin; mais aussi ceux dont le malheur est patent, les taulards, les infirmes, les cœurs brisés, ceux qui ont perdu un ange qui leur était plus cher que la vie : au moins ont-ils des raisons de se plaindre, même s'ils n'y songent pas; au moins ont-ils une envergure romanesque, même si elle est le cadet de leurs soucis.
Eh! Qui t'empêche? Rien, que ma propre mesquinerie. Mourir d'amour n'est pas donné aux nains. Maintes fois j'ai caressé le projet de liquider le meuble et l'immeuble, de distribuer le fric aux pauvres, et de partir sur les chemins. Mais ce sont des choses qu'on rêve, et qu'on ne réalise jamais, à moins que le Christ ou un de ses copains ne se pointe en personne pour vous y exhorter, et je ne suis pas doué pour les apparitions. Une fois sur les chemins, il faudra lutter pour son quignon, ou se coucher dans un fossé pour y crever de faim, et dans les deux cas se répéter : "Quel con je fus!" D'ailleurs, soyons sincère, c'était du cinéma : je ne rêvais que de faire semblant, en gardant le pognon en banque. Deux fois, j'ai noué une aventure avec le type de filles qui vous sucent jusqu'au dernier penny, et jettent l'orange une fois pressée; et les pauvrettes n'ont guère grignoté mes épargnes avant de se faire lourder : pour moi, ça ne signifie rien d'"avoir une femme dans la peau" quand on sait qu'elle se fiche de vous; mais surtout je doute d'être capable d'aimer assez pour ne plus compter. Je me suis épris de quelques mineures, mais ça ne m'a pas démoli d'attendre leur majorité pour pécher – sachant bien pourtant que les fleurs qu'on ne cueille pas se retrouvent rarement; mais jamais "épris" au point de risquer le cachot et le chômage. Et mes haines non plus n'ont jamais été assez vives pour aller jusqu'au meurtre : même condamné par la Faculté, je doute de trouver en moi assez de tonus pour débarrasser la terre de quelques-uns des coquins dont la réussite et la phraséologie m'exaspèrent – Bush, Sarkozy, l'inspecteur R., quelques journalistes et artistes subventionnés…
Bref, je n'ai pas de grandes passions – et sans doute y suis inapte. Celle de l'écriture, à laquelle j'ai consacré tant de temps, n'était qu'un pis-aller : de la blague, si l'on en mesure l'intensité au sacrifice. Et la quête même de la vérité est tout empêtrée de petitesse, de ménagement du passé : je ne sais pas faire table rase. Si je n'ai ajouté au système de mes vingt ans que quelques vis, quelques écrous, de misérables rafistolages, c'est que je ne puis pleinement accepter que les années révolues n'aient été qu'une longue errance, une longue erreur. Je suis un type qui mégote et marchande : tout lâcher, d'accord, mais seulement avec l'assurance de gagner au change.
En tout cela, rien d'original. Si je sors de l'ordinaire, c'est par l'incapacité de m'en satisfaire à long terme (au jour le jour, ça va encore, ça va même très bien) et le désir de changer. Mais désir n'est ni volonté ni travail, et je me demande parfois si ce prétendu désir n'est pas une dérobade, et un moyen de ne pas obtenir. Peut-on SINCÈREMENT désirer être autre? C'est-à-dire l'inconnu en soi, à partir du connu? Ne sont-ce pas que des mots? De toute façon, c'est une aberration de prétendre y parvenir par la méditation solitaire, et quant à l'apport d'autrui, de grâce, cessons de rêver.
Surtout, POURQUOI changer, quand il n'y a pas douleur? Ne serait-ce pas pour devenir un personnage de roman? Un simple sacrifice de l'être au paraître?
Par Alain - Publié dans : egomet
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Dimanche 16 juillet 2006
Déjà deux semaines : le quart des vacances. Il serait temps de me demander sérieusement à quelle charrue au juste je suis attelé. Voilà trois jours que je prétends répondre à la question : "Suis-je sexiste?" et à peine si je l'ai effleurée. En fait, je ne cesse de dériver sur l'ARGUMENTAIRE sexiste, comme si je me piquais de prouver qu'on DOIT L'ÊTRE, alors que ma tare consisterait plutôt à trop attendre des femmes. Il me semble que si j'avais offert un peu plus de fleurs, de bisous, de parfums, de mots roses et de dîners aux chandelles, au lieu de chercher avec un tel acharnement des interlocutrices, j'aurais connu des liaisons un peu plus durables. Non que je me plaigne de leur brièveté : pas de rupture que n'ait précédé l'ennui. Mais ce n'est pas bien grave, de s'ennuyer, et d'ailleurs inévitable, seul ou accompagné : ce n'est pas de m'ennuyer, c'est d'ennuyer qui m'ennuyait. Et mon ennui m'angoissait d'être le reflet présumé du tien.
"Des femmes", d'ailleurs, c'est restrictif : j'attends trop de TOUT LE MONDE – quitte à reprocher ensuite à tout ce monde-là d'avoir déçu mes espoirs. À lire mes bulletins du premier trimestre, on dirait que "tous peuvent aller à tout" – et ceux du troisième seraient sanglants, si je ne me surveillais. À se demander si le désenchantement n'était pas programmé, intentionnel. Les gens ne m'intéressent, au fond, que par leur potentiel de dépassement : qu'au premier contact ils me fassent une remarque éclairante, ou paraissent accuser réception d'une des miennes, aussitôt je m'enflamme : la "construction d'un ego duel" a déjà démarré! Je ne compte plus les petites nanas à qui j'ai déclaré au premier courriel que de personne je ne m'étais senti si proche, et dont un mois ou deux plus tard je m'éloignais sur la pointe des pieds, comme d'irrécupérables connes, inaptes à l'écoute et définitivement enfoncées dans le ressassement! Les deux seules qui m'aient fait illusion durablement, Sylvie et Nadège, n'étaient au fond que des caméléons très doués, capables de me servir mon cours avant que je l'eusse fait, et que sont-elles devenues? L'une, la plus banale des mémères-popotes, en admiration devant le grand singe qui lui a fait deux gosses et ramène d'épaisses enveloppes à la maison; l'autre, une écolo de bazar, dont tous les arguments sentent la fleur de châtaignier, qui a découvert l'injustice sociale parce qu'elle n'a pas un rond, et l'oubliera dès qu'un de ses michés lui aura mis le pacs au doigt. Pour toutes deux, penser appartient au passé, et le plus étrange, c'est qu'elles ont le sentiment d'avoir progressé! "More advanced in years, Polonius"… Elles sont "entrées dans la vie", et ça signifie surtout que leur cervelle a fermé boutique, répudié les effervescences inutiles de la jeunesse. Comment m'étonner d'être voué aux jeunes? Je ne suis qu'un adolescent attardé…
Et le plus fou n'est pas de m'accrocher éperdument aux nouveaux venus : à cet égard je me suis quand même assagi. C'est de persister à rêver de transcendance POUR MON USAGE, alors que je n'ai pas changé de Weltanschauung depuis vingt ans. En vingt ans, deux idées, l'une générale, qu'il n'y a pas de vrai sans Dieu, dont je ne suis même pas arrivé à tirer les conséquences, puisque je "cherche" toujours comme s'il y avait un vrai, et point de Dieu; l'autre particulière, à savoir que je n'ai aucun talent; et celle-là non plus, je ne suis pas sûr de l'assumer pleinement, de ne pas la brandir comme excuse au fiasco de mes livres, à l'incapacité totale de les faire lire par les mandarins qui verrouillent le marché : il est plus apaisant, et plus reposant, de se convaincre qu'on ne valait rien, que de se répéter qu'on ne sait pas se vendre, qu'on a joué au con, et y persiste.
Bref, deux idées, égalent zéro. Et celle-ci ne vaut sans doute pas plus cher, celle, opiniâtre, d'une connaissance de soi qui déboucherait sur un dépassement. OÙ DONC, sinon dans la conscience de Dieu, serait "vrai" ce qui n'est qu'en moi? Or Dieu est trop évidemment absent du monde, il s'en lave trop les mains pour exister. Lui substituer un large public, ce serait jouable : "vox populi, vox Dei", un Montherlant, un Peyrefitte, un Schreiber auraient eu beaucoup à apprendre sur eux-mêmes de leur lectorat. Mais pas des quelques Narcisses sots et pressés auxquels la vie nous confronte! Ils ne s'intéressent qu'à eux, et ne sont pas intéressants. On est donc ramené à l'introspection, à une pêche dont rien ne garantit la validité : "se connaître", comme que comme, c'est se construire.
D'autre part, même si j'admets que "je" soit, rien ne m'assure qu'il soit dépassable. Il y a en moi un étrange optimisme : je vois très bien que j'ai passé la ligne de crète, et que désormais je dévale vers la décrépitude et la mort. Mes yeux faibllissent déjà, les dents vont bientôt se mettre à pourrir, le pas à ralentir, il va falloir freiner la baise ou acquérir du Viagra, et les neurones périssent par millions… D'autre part, je vais vers la solitude : les vieux déplaisent, on les plaint… de loin. Pourtant, c'est marrant, je ne parviens à voir la suite que comme ascensionnelle. Il FAUT compenser le dépérissement par la sagesse, trouver moyen d'en faire du bonheur, se libérer des satisfactions charnelles, qui du reste ne m'ont pas mené loin… N'est-ce pas faire un peu trop bon marché des données? Génétiques, qui sait? Ma stagnation devrait me donner à reconsidérer mon potentiel de transcendance. Deux idées en vingt ans; mais mon père, lui, à ma connaissance, n'en a pas eu une en cinquante…
Je ne regrette pas l'Islande; et j'ai assez de lectures en retard et de cours à préparer pour aller jusqu'au bout de ces "vacances dans un placard", qui d'ailleurs assainiront mes finances. Mais je crains bien de n'avoir trouvé qu'une nouvelle manière de perdre mon temps. Et ce qui assombrit le pronostic, c'est que je ne me sens pas malheureux du tout : seulement anesthésié. Comment guérir de rien?
Par Alain - Publié dans : egomet
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Samedi 15 juillet 2006
Je ne sais plus à quelle bas-bleu Paul Valéry lançait son fameux : "Tu penses, donc je fuis!" Il était pourtant féru, comme Sartre, de la conversation des femmes, et je ne crois pas, l'un ni l'autre, que ce fût seulement pour se rincer l'œil ou placer leur pointe. Ni moi, s'il est permis sans rougir de se nommer après deux génies. Ce qui séduisait Sartre après six heures du soir, c'est de pouvoir deviser en liberté des choses et des gens, sans être entravé par des systèmes conceptuels, c'est ce primesaut, ce jaillissement anarchique du discours féminin, que la plupart des mâles ont le plus grand mal à reproduire et à imiter. Dans son exigence de cohérence et de "sérieux", Monsieur s'interdit, souvent à son insu, de simplement remarquer ce qui frappe les sens de Madame, elle peu ou pas soucieuse d'harmoniser le frais-du-jour avec le reste. Les flics chevronnés savent à quel point il est plus difficile d'obtenir des aveux des malfaitrices, d'abord parce qu'on hésite davantage à leur taper dessus, mais surtout parce que le principe de non-contradiction leur est équilatéral. Un mec à qui l'on montre une photo prise de lui à Cannes le jour qu'il prétend avoir passé en famille à Landivisiau va vouloir expliquer, rabouter ces contradictoires, rafistoler une version qui tienne debout… et bien souvent s'enfoncer et se retrouver en taule. Une femme soutiendra mordicus : "J'étais à Landivisiau" contre tous les témoignages et documents, et le plus cocasse, c'est qu'elle est capable de le croire elle-même, et d'estimer que toute preuve du contraire est une goujaterie. Seul un béjaune irait objecter à sa maîtresse qui le quitte : "Mais, hier, tu m'as dit que nous deux, c'était pour la vie!" Elle le pensait peut-être, mais n'est nullement honteuse, et peut-être fière, d'avoir changé et d'être imprévisible. Un homme qui trahirait si vite de tels serments se sentirait gêné, s'évaderait dans le silence ou confesserait qu'il a menti. Je suis extrêmement peu hardi avec les filles, et ne me lance qu'en terrain absolument sûr; or six d'entre elles m'ont régalé après coup de ce travestissement de la vérité qui consiste à nier toute espèce d'avance de leur part, et à prétendre que la pelle "fondatrice" qu'elle m'avaient roulée (disons à 50-50 d'initiative) les avait prises par surprise! Naturellement, je me range à cette version, tout le monde y trouve son compte, le mâle à se la jouer conquérant, et la belle à se fantasmer choisie.
Je mélange tout? Nana d'honneur! On le dirait : car la dernière attitude évoquée semble bien trahir tout de même, aux dépens de la vérité historique, un souci minimal de cohérence : c'est au nom de l'image qu'on veut avoir de soi qu'on pratique la censure, et c'est le fait patent qu'on occulte effrontément. Mais quand il ne peut être occulté, quand on vous remet sous les yeux, par exemple, un courriel de votre blanche main, alors il devient "inexplicable", n'a "aucun sens", et le tour est joué. Une femme n'est pas prisonnière de ce qu'elle était hier, ni de ce qu'elle a juré qu'elle serait demain. Et cette inconstance "diachronique" (plus vraie, peut-être, au fond, que la fidélité des hommes à un moi illusoire) se double d'une dissociation "synchronique" : la dissonance cognitive leur importe assez peu. Un homme qui ne "croit pas" à la voyance ou à l'astrologie, ça chamboule tout son psychisme de tomber sur une voyante ou un astrologue fiables. Une femme arrivera facilement à "n'y pas croire" en général, et à faire confiance à ceux-là en particulier, sans se mettre l'ego en l'air. Raison pour quoi elle peut se permettre plus d'attention au réel : comme de toute façon c'est le souk là-dedans, elle n'a pas besoin de ranger à chaque perception nouvelle. Et cette souplesse est bonne, en ce qu'elle prédispose à la tolérance; mais pernicieuse aussi, parce que sous la chatoyante apparence, rien de change en profondeur : les notions inculquées dans l'enfance sont en place pour toujours, et c'est armée de ces vieux outils-là qu'on juge de tout.
Une idée consiste en un rapport entre deux éléments ou plus. Rien d'étonnant à ce que des esprits dissociés par goût et par principe aient peu d'idées, et pauvres, saisissent mal celles d'autrui, et n'y croient pas. La plupart des femmes ne connaissent, par exemple, de "psychologie" que des listes de qualités et de défauts : Un Tel est orgueilleux, timide, paresseux, avare… Essayez-vous – timidement – de représenter que la timidité et la prétendue paresse procèdent sans doute de l'orgueil (toute action mettant en péril l'illusion de supériorité), vous vous attirez un "Tu es psychologue!" ironique, attendu que vous ne disposez pas des diplômes autorisant à l'élucubration. Quant à se donner la peine de suivre les flèches, temps perdu! On peut comprendre que non seulement le sexiste de base, mais des esprits éclairés aient pu tenir les femmes pour des êtres de sensations et de sentiments, impropres au maniement des idées… Est-ce mon cas? Oui, quand je récapitule les expériences du passé. Non quand je suis confronté au présent, à une nouvelle rencontre, dont opiniâtrement je me remets à tout espérer : compréhension, dialogue… Sous ce rapport, pas à se plaindre du vieillissement : la moisson de déceptions est aussi riche qu'à vingt ans.
Par Alain - Publié dans : egomet
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