Mercredi 19 juillet 2006
Quinze ans déjà
Une 1ère S pas trop chargée, intelligente, sympa; l'épreuve anticipée de français ne les empêchait pas de dormir, et la matière, sans poids sur l'orientation, était prise à la légère, mais comme je la décrie moi-même, il n'y avait pas de quoi nous brouiller, et au moins avais-je le plaisir de voir des élèves peu "utilitaires" bouder les champs lexicaux et s'enflammer pour des débats d'idées, des digressions sur l'amour et la mort : c'était leur problème, et pas un thème scolaire. J'en ai peu vu d'aussi stimulants.
Au dernier rang, une petite nouvelle, qui nous descendait de Paris. Le coup de foudre de la rentrée? Pas du tout. J'y suis pourtant sujet, et pour tout avouer, quand j'ai la pêche en cours, c'est ordinairement pour tel joli minois qui ne se doutera jamais de l'intérêt passionné dont il était l'objet, ou seulement des années plus tard, s'il reprend contact. Tous les garçons additionnés sont pour moi comme zéro au bout d'un chiffre : je ne parle que pour les filles, n'y en eût-il qu'une ou deux dans la classe; si elles sont absentes, ou moches, mon boulot tourne à la grisaille. Et presque tous les ans, j'ai une élue secrète, ordinairement repérée le premier jour, pour les qualités de cur et de cervelle fantasmatiques que prétend révéler son visage, et qu'en fait je projette sur lui, en pleine conscience. Cet "amour" su toc met un trimestre ou deux à dépérir, selon la virtuosité de la belle à ternir sa propre image.
Rien de tel avec Nadège. Je ne l'avais même pas remarquée. Qu'elle fût belle, voire "la plus belle du bahut", il fallut que ses condisciples me le signalassent d'abord, et j'ai toujours soutenu qu'il y avait mieux. Qu'on me comprenne! Je ne me serais jamais épris d'un cageot, et les cageots ont beau hurler à l'injustice, c'est comme ça pour tous les hommes, je ne connais aucune exception. Il y a des femmes dont tous s'amourachent, et d'autres que personne n'aimera jamais, hormis leurs enfants : c'est la vie, c'est Dieu, qui est injuste. Que la beauté suffise, c'est une tout autre question; mais elle est la porte d'entrée : sans elle, l'amitié est possible, la complicité, le compagnonnage, ou toutes les variantes de la pitié. L'amour, non. Du moins ce que je nomme et ressens ainsi.
Elle avait seize ans et moi, ouf! pas le double! 31 seulement. N'empêche qu'elle "faisait jeune", plus encore que son âge, et que lorsqu'un je-ne-sais-quoi (unilatéral) se fit jour, il s'accompagna pour moi de platonisme obligatoire : jamais je n'aurais songé à des relations charnelles, j'aurais eu l'impression de la souiller. Je suis souvent fou de fillettes de douze ans, voire moins, et ne fais guère, au fond, de différence entre la jeunesse et la beauté; mais le risque de pédophilie est exactement nul : je me fous de la loi; mais ça me dégoûterait de prendre un plaisir qui ne soit pas partagé, ou d'imaginer le dégoût qu'en éprouverait la petite rétrospectivement; d'ailleurs, elle ne m'excite même pas : l'érection et l'amour peuvent aller l'amble, mais naissent dissociés peut-être parce que ma vie a commencé par une immense plage de rêverie rose et bleue, et que mes sentiments ont pris là une forme définitive?
Peu importe, puisque ce sentiment-là, exceptionnellement, est né non d'une attirance esthétique, mais d'une apparente communion d'âmes. Nadège comprenait TOUT, et je vous assure que ce n'est pas de la tarte, car non seulement je m'opiniâtre, en dépit du caca qui nous submerge, à mettre la barre assez haut, mais je ne pompe pas mes cours à droite et à gauche : tout est de mon cru, et tout se tient. D'autant plus à cette époque bénie où l'on pouvait encore composer son programme. Défaut sans doute, car c'est plus un cours de mézig qu'un cours de français; mais je ne saurais faire autrement sans crever d'ennui, et ça présente au moins l'avantage qu'y croyant je le communique mieux : les tirades de perroquet ne font qu'effleurer la surface.
Cette année-là, nous commençâmes par "qu'est-ce que l'amour?" question d'autant plus difficile qu'elle paraît relever de la compétence de tous, et s'en prend à du vital qu'on n'aime pas trop voir chamboulé. Nadège était une grande amoureuse, je l'ignorais, mais c'était la fable de la classe : elle était séparée de son mec, un Parisien, mais en ce temps-là lui restait fidèle Est-ce la première? la seconde semaine? qu'au cours d'une explication du passage de "Madame Bovary", "Après la baisade", où Emma se regarde dans la glace en répétant : "J'ai un amant! Un amant!" et dont je tirais prétexte pour dénoncer l'universel "narcissisme réverbéré", à vrai-dire dans l'indifférence générale, cette gamine m'apostropha soudain : "Vous avez fini de nous enlever toutes nos illusions?" J'eus beau jeu de répondre que ce qu'on appelait soi-même "illusions", on en était déjà débarrassé Mais sans rien perdre de ce primesaut, elle ne tarda pas à affûter ses objections, ni moi à m'aviser qu'elles étaient presque toujours pertinentes, et qu'une fois sur deux au moins le cours n'en ressortait pas inchangé. À la récré, j'agrafais un collègue : "Tu te rends compte! Il y a une petite, en 1ère S, elle COMPREND ce que je raconte!" Et tous de s'extasier ironiquement d'un pareil prodige; mais moi j'étais vraiment épaté. Évidemment, il y avait beaucoup de fausses notes, mais déjà, d'elle ou de moi, je ne savais plus trop lequel suivait la partition. Elle verbalisait assez mal, écrivait flou et négligé, ses devoirs ne méritaient pas les honneurs du podium, mais elle pensait par elle-même et pour elle-même, elle méprisait le baratin pour aller à l'essentiel, et, bien que je ne leur donnasse pas de notes mirobolantes, je préférais ses vagissements informes où scintillaient deux idées nouvelles au bon petit produit fini, patchwork fadasse et bien léché de pensées d'autrui, qui atteint sans effort la perfection dans l'insipide, vaudra à son auteur 18 au Bac, et en voilà pour la vie
Difficile de donner des exemples, surtout à présent que je suis enclin à leur refuser tout sens. Un seul : elle nous régala en janvier d'une explication de "Réversibilité" de Baudelaire. et je me souviens encore de ma stupéfaction, quand j'entendis que pour illustrer "les poings crispés dans l'ombre et les larmes de fiel", et la spécificité de cette haine inhibée, elle était allée chercher, comme je l'eusse fait moi-même (mais certes pas à 16 ans!), dans le "Baudelaire" de Sartre, une série de lettres écumantes ("Je vais souffleter Ancelle! Je vais le SOUFFLETER devant sa famille" ) tôt suivies de la plus complète inaction. Je n'en revenais pas, de voir créatrice une jumelle de ma Weltanschauung. Et ce coup-là, elle me l'a fait dix fois : a peu que je ne la soupçonnasse de s'être introduite chez moi pour fouiller dans mes preps!
À suivre
Au dernier rang, une petite nouvelle, qui nous descendait de Paris. Le coup de foudre de la rentrée? Pas du tout. J'y suis pourtant sujet, et pour tout avouer, quand j'ai la pêche en cours, c'est ordinairement pour tel joli minois qui ne se doutera jamais de l'intérêt passionné dont il était l'objet, ou seulement des années plus tard, s'il reprend contact. Tous les garçons additionnés sont pour moi comme zéro au bout d'un chiffre : je ne parle que pour les filles, n'y en eût-il qu'une ou deux dans la classe; si elles sont absentes, ou moches, mon boulot tourne à la grisaille. Et presque tous les ans, j'ai une élue secrète, ordinairement repérée le premier jour, pour les qualités de cur et de cervelle fantasmatiques que prétend révéler son visage, et qu'en fait je projette sur lui, en pleine conscience. Cet "amour" su toc met un trimestre ou deux à dépérir, selon la virtuosité de la belle à ternir sa propre image.
Rien de tel avec Nadège. Je ne l'avais même pas remarquée. Qu'elle fût belle, voire "la plus belle du bahut", il fallut que ses condisciples me le signalassent d'abord, et j'ai toujours soutenu qu'il y avait mieux. Qu'on me comprenne! Je ne me serais jamais épris d'un cageot, et les cageots ont beau hurler à l'injustice, c'est comme ça pour tous les hommes, je ne connais aucune exception. Il y a des femmes dont tous s'amourachent, et d'autres que personne n'aimera jamais, hormis leurs enfants : c'est la vie, c'est Dieu, qui est injuste. Que la beauté suffise, c'est une tout autre question; mais elle est la porte d'entrée : sans elle, l'amitié est possible, la complicité, le compagnonnage, ou toutes les variantes de la pitié. L'amour, non. Du moins ce que je nomme et ressens ainsi.
Elle avait seize ans et moi, ouf! pas le double! 31 seulement. N'empêche qu'elle "faisait jeune", plus encore que son âge, et que lorsqu'un je-ne-sais-quoi (unilatéral) se fit jour, il s'accompagna pour moi de platonisme obligatoire : jamais je n'aurais songé à des relations charnelles, j'aurais eu l'impression de la souiller. Je suis souvent fou de fillettes de douze ans, voire moins, et ne fais guère, au fond, de différence entre la jeunesse et la beauté; mais le risque de pédophilie est exactement nul : je me fous de la loi; mais ça me dégoûterait de prendre un plaisir qui ne soit pas partagé, ou d'imaginer le dégoût qu'en éprouverait la petite rétrospectivement; d'ailleurs, elle ne m'excite même pas : l'érection et l'amour peuvent aller l'amble, mais naissent dissociés peut-être parce que ma vie a commencé par une immense plage de rêverie rose et bleue, et que mes sentiments ont pris là une forme définitive?
Peu importe, puisque ce sentiment-là, exceptionnellement, est né non d'une attirance esthétique, mais d'une apparente communion d'âmes. Nadège comprenait TOUT, et je vous assure que ce n'est pas de la tarte, car non seulement je m'opiniâtre, en dépit du caca qui nous submerge, à mettre la barre assez haut, mais je ne pompe pas mes cours à droite et à gauche : tout est de mon cru, et tout se tient. D'autant plus à cette époque bénie où l'on pouvait encore composer son programme. Défaut sans doute, car c'est plus un cours de mézig qu'un cours de français; mais je ne saurais faire autrement sans crever d'ennui, et ça présente au moins l'avantage qu'y croyant je le communique mieux : les tirades de perroquet ne font qu'effleurer la surface.
Cette année-là, nous commençâmes par "qu'est-ce que l'amour?" question d'autant plus difficile qu'elle paraît relever de la compétence de tous, et s'en prend à du vital qu'on n'aime pas trop voir chamboulé. Nadège était une grande amoureuse, je l'ignorais, mais c'était la fable de la classe : elle était séparée de son mec, un Parisien, mais en ce temps-là lui restait fidèle Est-ce la première? la seconde semaine? qu'au cours d'une explication du passage de "Madame Bovary", "Après la baisade", où Emma se regarde dans la glace en répétant : "J'ai un amant! Un amant!" et dont je tirais prétexte pour dénoncer l'universel "narcissisme réverbéré", à vrai-dire dans l'indifférence générale, cette gamine m'apostropha soudain : "Vous avez fini de nous enlever toutes nos illusions?" J'eus beau jeu de répondre que ce qu'on appelait soi-même "illusions", on en était déjà débarrassé Mais sans rien perdre de ce primesaut, elle ne tarda pas à affûter ses objections, ni moi à m'aviser qu'elles étaient presque toujours pertinentes, et qu'une fois sur deux au moins le cours n'en ressortait pas inchangé. À la récré, j'agrafais un collègue : "Tu te rends compte! Il y a une petite, en 1ère S, elle COMPREND ce que je raconte!" Et tous de s'extasier ironiquement d'un pareil prodige; mais moi j'étais vraiment épaté. Évidemment, il y avait beaucoup de fausses notes, mais déjà, d'elle ou de moi, je ne savais plus trop lequel suivait la partition. Elle verbalisait assez mal, écrivait flou et négligé, ses devoirs ne méritaient pas les honneurs du podium, mais elle pensait par elle-même et pour elle-même, elle méprisait le baratin pour aller à l'essentiel, et, bien que je ne leur donnasse pas de notes mirobolantes, je préférais ses vagissements informes où scintillaient deux idées nouvelles au bon petit produit fini, patchwork fadasse et bien léché de pensées d'autrui, qui atteint sans effort la perfection dans l'insipide, vaudra à son auteur 18 au Bac, et en voilà pour la vie
Difficile de donner des exemples, surtout à présent que je suis enclin à leur refuser tout sens. Un seul : elle nous régala en janvier d'une explication de "Réversibilité" de Baudelaire. et je me souviens encore de ma stupéfaction, quand j'entendis que pour illustrer "les poings crispés dans l'ombre et les larmes de fiel", et la spécificité de cette haine inhibée, elle était allée chercher, comme je l'eusse fait moi-même (mais certes pas à 16 ans!), dans le "Baudelaire" de Sartre, une série de lettres écumantes ("Je vais souffleter Ancelle! Je vais le SOUFFLETER devant sa famille" ) tôt suivies de la plus complète inaction. Je n'en revenais pas, de voir créatrice une jumelle de ma Weltanschauung. Et ce coup-là, elle me l'a fait dix fois : a peu que je ne la soupçonnasse de s'être introduite chez moi pour fouiller dans mes preps!
À suivre
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